La puissance des marionnettes

Aux esprits tordus qui croyaient qu’il allait ici être question des politiciens, détrompez-vous. Ce texte porte bel et bien sur les marionnettes. Les vraies. On les connaît comme outil de divertissement, mais voilà qu’elles peuvent être un fascinant véhicule d’éducation et de sensibilisation.

On a de la chance, à Trois-Rivières et dans la région, d’avoir une compagnie comme Les Sages Fous, spécialisée dans l’art du masque et de la marionnette. La réputation des Sages Fous n’est plus à faire et son rayonnement a, depuis longtemps, franchi les frontières et les océans.

Depuis une dizaine d’années, la compagnie organise le Micro-festival de marionnettes inachevées, une sorte de laboratoire qui permet à des artistes ou à des compagnies d’un peu partout de venir tester leur spectacle devant public. Souvent, le spectacle n’est pas encore tout à fait au point. Il manque quelques éléments scéniques, la trame musicale est à peaufiner, le rythme doit être resserré. Mais c’est une occasion exceptionnelle de se familiariser avec le travail de ces artistes et d’apprécier leur talent.

C’est la magnifique église Saint-James qui, ces jours-ci, sert d’écrin à ces perles de création. Il faut dire que les Sages Fous y ont leur atelier dans la salle attenante, ce qui facilite sans doute les choses.

Bref, on a ici un événement aussi précieux que discret, qui mérite certainement d’être mieux connu.

Parce qu’on y fait parfois de stupéfiantes découvertes.

Mardi soir, devant une cinquantaine de personnes, l’artiste sénégalaise Patricia Gomis a présenté son spectacle intitulé Petit bout de bois, dans lequel elle donne vie à ses marionnettes, faites de bois par des jeunes Sénégalais. Elle est entourée, pour seul décor, de boîtes de conserve de tous formats, suspendues à des tringles.

Ces boîtes rappellent celles que les talibés portent à leur cou dans les rues de Dakar.

Jusqu’à mardi soir, je n’avais aucune idée de ce qu’étaient un talibé, un marabout ou un daara. Et c’est là qu’entre en jeu la mission de sensibilisation et d’éducation d’un tel spectacle.

Au Sénégal, les talibés sont des jeunes garçons, âgés de cinq à quinze ans, confiés par leurs parents à un maître coranique que l’on appelle là-bas «marabout» et qui est l’équivalent d’un imam. Le marabout assure l’éducation religieuse de ces enfants, qui en retour – et c’est là que ça devient une tragédie – doivent lui remettre le fruit de leurs journées passées à mendier. Ils sont logés, mais souvent en surnombre et dans des conditions exécrables, dormant sur le sol, sans matelas, dans des maisons délabrées, où l’accès à l’eau, à l’électricité, aux soins de santé et à la nourriture est souvent difficile. Les sévices corporels seraient courants, surtout lorsque les talibés n’ont pas ramené la somme d’argent fixée par le marabout.

À l’origine, l’éducation des talibés constituait un passage obligé, un rite traditionnel de la religion musulmane telle que pratiquée au Sénégal. Mais les crises économiques successives ont entraîné la multiplication des écoles coraniques – les daaras – dont la mission a rapidement été pervertie en une lucrative affaire ou en une sorte d’esclavage moderne.

À une spectatrice qui lui demandait, après le spectacle, ce qu’on pouvait faire pour aider, Patricia Gomis a répondu: «Vous? Rien. C’est à nous au Sénégal d’éliminer cela.» Avec de la volonté politique, avec des programmes sociaux appropriés. Et il semble qu’on soit encore loin de solutions concrètes et efficaces.

Mais si l’aide directe est difficile pour nous, ici, un spectacle comme celui des «petits bouts de bois» aura au moins le mérite de nous apprendre l’existence d’un tel système, d’une telle tragédie humaine, et de nous sensibiliser à cette réalité.

Une réalité frôlant l’absurde, comme le dit l’artiste. Parce qu’elle est à la fois cruelle et touchante.

Un tel spectacle est nécessaire, aussi, parce qu’il fait sortir de l’ombre des enfants qui nécessitent, somme toute, un peu d’attention, un regard, un sourire et un peu d’amour.