La nécessaire dose d’humanité

À moins de huit mois des élections, l’expression publique du ras-le-bol des infirmières était probablement la dernière chose dont le gouvernement de Philippe Couillard avait besoin. Mais après plusieurs années d’application de la nocive politique du couvercle sur la marmite, elle est probablement la chose dont avait besoin notre système de santé pour que des interventions concrètes soient enfin réalisées.

Le cri du cœur devenu symbolique de l’infirmière Émilie Ricard, sur Facebook la semaine dernière, a provoqué de nombreuses réactions dans la population, dans le milieu de la santé et aussi, fort heureusement, chez les politiciens. Le constat est brutal: le système de santé est dysfonctionnel et il repousse celles qui le soutiennent souvent à bout de bras.

Que ce soit les heures supplémentaires obligatoires, le manque de personnel ou l’épuisement du personnel en place, plusieurs problèmes ont été identifiés. Bien sûr, ce n’est pas la première fois qu’on entend des récriminations sur de tels sujets, mais l’ampleur du désarroi est cette fois étalée sur la place publique.

Les infirmières aussi ont compris qu’on était en année électorale.

Les revendications des infirmières débordées, tant en milieu hospitalier qu’en CHSLD, occupent donc beaucoup de place dans les conversations et dans les médias. La réponse du gouvernement, pour tenter d’apaiser cette grogne, a été de solliciter la «collaboration» des infirmières pour qu’elles proposent des solutions afin, notamment, de diminuer leur charge de travail et, conséquemment, de rendre la profession plus attrayante et plus valorisante. Une sorte de main tendue.

Mais c’était avant que le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, suggère que les épanchements des infirmières contribuaient à renvoyer une image négative de la profession. Les libéraux devront s’entendre et surtout corriger le tir s’ils veulent démontrer que la situation dans le réseau de la santé s’est améliorée depuis qu’ils forment le gouvernement.

Pourtant, cette explosion était prévisible. La Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) avait publié l’automne dernier un troublant livre noir dont le contenu dépassait les habituels réquisitoires des syndicats. Déjà, on pouvait y lire que les infirmières, habituellement discrètes sur leurs conditions de travail par crainte de représailles, n’auraient cette fois d’autre choix que de prendre la parole pour défendre non seulement l’intégrité de leur profession, mais aussi et surtout les droits et les intérêts des patients.

Plusieurs pistes ont été avancées jusqu’à maintenant pour assurer une plus grande qualité de soins. L’établissement d’un ratio maximum de patients par professionnel en soins et la fin du temps supplémentaire obligatoire sont certainement deux questions qui méritent d’être sérieusement envisagées.

Mais sur une plus grande échelle, on peut se demander si on ne devrait pas retourner dans une phase de décentralisation, en donnant une plus grande autonomie aux instances locales. Le modèle unique des centres intégrés de santé et de services sociaux n’atteint pas, vraisemblablement, les mêmes niveaux d’efficacité dans les différentes régions. Il existe, un peu partout, des initiatives locales qui fonctionnent bien et qui permettraient de régler bien des problèmes.

Malheureusement, les gestionnaires du réseau de la santé sont souvent éloignés des milieux de travail. Il est temps, aussi, de revoir le modèle de gouvernance des établissements de santé.

Ce ne sont pas les sujets qui vont manquer à cette rencontre qui doit avoir lieu mardi entre les infirmières et les représentants du gouvernement. Au-delà des actions, des hypothèses, des éléments de réflexion, des propositions qui émaneront de ces discussions, il faut espérer qu’on aura toujours en tête la notion d’humanité, tant envers les patients ou bénéficiaires qu’envers ceux et celles qui les soignent.