La générosité et l’indignation

ÉDITORIAL / Les braises de Notre-Dame de Paris fumaient encore quand les premières promesses de dons de la part de généreux donateurs ont été entendues. En moins de vingt-quatre heures, on avait déjà pour l’équivalent de plus d’un milliard de dollars d’engagements de la part de riches familles, de grandes entreprises, d’associations ou d’entités publiques. Et dans les heures qui ont suivi ces annonces, plusieurs personnes ont déploré le fait qu’on amasse des sommes colossales pour de la pierre et du bois pendant que des millions de personnes n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins. Comme s’il était impossible d’apprécier pleinement un geste de générosité et de solidarité pour ce qu’il est.

Sur les réseaux sociaux, l’engagement des riches semblait diviser. Pendant que plusieurs se réjouissaient de l’empressement et de l’ampleur des contributions annoncées, d’autres se demandaient où sont ces entreprises quand il s’agit d’aider des humains.

Rapidement, une citation est devenue populaire sur le web: «Victor Hugo remercie les généreux donateurs prêts à sauver Notre-Dame de Paris et leur propose de faire de même avec les Misérables». L’allusion à ces deux œuvres majeures d’Hugo laisse une image forte.

C’est vrai que les fortunes des millionnaires ne sont pas aussi spontanément mises à contribution pour aider les personnes vivant dans des conditions précaires, dans des camps de réfugiés, dans des pays en guerre, dans des bidonvilles. Mais doit-on nécessairement en conclure que les vies humaines sont moins importantes que la reconstruction d’un joyau du patrimoine français? C’est un faux dilemme.

Cette tendance à croire qu’il doit nécessairement y avoir une hiérarchisation ou une priorisation des enjeux revient périodiquement. Ça se produit souvent quand il est question de culture, d’aide internationale, de dépenses controversées, de subventions contestées. Évidemment qu’il y a des enjeux plus importants que d’autres. Mais il ne faut certes pas penser qu’il n’est pas possible de s’attaquer à plusieurs problèmes simultanément, comme le font d’ailleurs la plupart des États.

Faudrait-il couper toute aide gouvernementale en culture sous prétexte que la santé et l’éducation ont besoin de fonds supplémentaires? Doit-on cesser d’aider les pays en voie de développement parce qu’on peine à loger nos sans-abri? Devrait-on dire aux entreprises comment gérer leur philanthropie? Leur dire qu’il serait préférable de donner un coup de main à des familles qui ont peine à joindre les deux bouts plutôt que de commanditer une équipe sportive, un événement ou un défi patrimonial?

L’indignation face à la générosité, que ce soit sous le prétexte de la hiérarchisation des priorités ou sous celui de la fausse bonne conscience, n’a pas sa place. Qu’une tragédie ou une catastrophe naturelle incite des donateurs à délier les cordons de leur bourse constitue avant tout une bonne nouvelle. On a tendance à l’oublier.

Un tel élan de générosité est un fait exceptionnel pour une société sécularisée. Il y a deux ans à peine, une collecte de fonds lancée par l’archevêché de Paris pour restaurer la cathédrale visait à obtenir 100 millions d’euros. Les donateurs ne se bousculaient pas aux portes. Il avait même fallu se tourner vers l’Amérique pour solliciter des dons.

C’est malheureusement lorsqu’on est confronté directement au sentiment de perte que l’action survient.

L’incendie à la cathédrale Notre-Dame est une tragédie. Mais celle-ci est en train de mettre en lumière la formidable résilience des Français et la générosité de ceux qui sont autrement perçus comme de cupides gens d’affaires.

Se donner bonne conscience, ne tenir qu’à l’image et à la réputation, ne pas avoir les priorités à la bonne place... On n’a pas fini d’entendre des reproches. Mais l’opportunisme consciencieux se trouve davantage dans la dénonciation ou l’indignation face à l’annonce de dons substantiels plutôt que dans ces gestes eux-mêmes.