La dangereuse partie de poker

L’employeur avait eu beau insister sur le fait que l’offre déposée dans la nuit du 22 décembre dernier était finale, cela n’a pas empêché les syndiqués de l’Aluminerie de Bécancour de la rejeter massivement. Et si depuis quelques semaines on dit que la région entière retenait son souffle, elle est encore loin de pouvoir pousser un soupir de soulagement.

La partie de poker se poursuit entre les parties et on ne sait toujours pas quelle en sera l’issue. Le Syndicat des Métallos, qui représente les quelque 1030 employés de l’A.B.I., affirme qu’une entente négociée est toujours possible. On n’entend pas déclencher la grève même si un mandat en ce sens a déjà été obtenu auprès des syndiqués lors du rejet des offres précédentes, en novembre dernier.

C’est peut-être là le seul élément qui est un tant soit peu rassurant dans le vote exprimé au cours des derniers jours. Le syndicat montre une ouverture à poursuivre les négociations. Et même si on ne sait pas encore quelle sera la réponse de la direction, qui s’est contentée de dire mercredi par voie de communiqué qu’elle allait «évaluer les prochaines étapes», on ne peut que croiser les doigts pour qu’il y ait bel et bien des prochaines étapes.

Tout ce contexte de négociations pour le renouvellement de la convention collective à l’A.B.I. n’est pas facile pour le syndicat, qui doit mener une autre bataille importante, celle de l’opinion publique. Chaque mot devient important pour expliquer pourquoi on recommande le rejet des offres, pour répondre aux questions des médias. S’ils sont souvent perçus comme étant parmi les plus mobilisés de la région, les syndiqués de l’A.B.I. traînent, surtout sur les réseaux sociaux, une réputation de bébés gâtés et il n’est pas facile pour eux de se défaire de cette image.

Pourtant, l’enjeu de la présente négociation va bien au-delà des conditions salariales – avantageuses, il va sans dire – des employés de l’aluminerie. Il est principalement question du respect de l’ancienneté dans les mouvements de main-d’œuvre ainsi que du régime de retraite et du partage des risques, des questions de principe qui échappent parfois à plusieurs détracteurs de la partie syndicale. Beaucoup ne voient que les salaires avantageux et les conditions de travail exceptionnelles dont bénéficient les travailleurs de l’aluminerie et ne peuvent que les envier.

Tant mieux si les conditions de travail à l’A.B.I. sont parmi les meilleures de l’industrie. Cela donne un pouvoir d’achat intéressant à plus d’un millier de travailleurs et à des centaines d’autres si on tient compte des emplois indirects créés par la présence de l’A.B.I. à Bécancour.

Là où le résultat du vote tenu mardi et mercredi suscite le plus d’inquiétude, c’est dans la pérennité de l’usine et dans le maintien des activités. L’employeur, lorsqu’il avait déposé son offre dite globale et finale, estimait qu’une entente sur cette base allait «assurer la pérennité de l’aluminerie dans le futur». La direction l’a redit mercredi, en réagissant au résultat du vote.

Il n’est pas étonnant que plusieurs représentants des milieux économique et politique de la région, de part et d’autre du fleuve, aient exprimé des inquiétudes au cours des dernières semaines. L’A.B.I. est toujours le plus important employeur industriel de la région. L’hypothèse d’une fermeture – ou même celle d’une grève ou d’un lock-out qui s’éterniserait – donne des sueurs froides.

On peut toutefois se consoler un peu en disant que les Métallos de la section locale 9700 et la direction de l’A.B.I. ont l’habitude des négos ardues. Des parties de poker. Et des bras de fer.

Si on ne peut que souhaiter un retour à la table des négociations et espérer du même coup une entente qui satisferait les deux parties, il faudra par la suite concentrer nos espérances sur une modernisation de l’usine.

Dans le cas de l’A.B.I., la paix industrielle ne suffit malheureusement plus.