Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

La «business» des églises

ÉDITORIAL / Avec toutes les histoires d’horreur auxquelles on a assisté avec la fermeture, la vente ou la démolition de certaines églises, on pourrait être tenté de croire que la vente de cinq églises de Trois-Rivières pour une somme totale de 2,2 millions $ est une bonne affaire. 

Mais l’histoire récente nous démontre aussi qu’il y a parfois un monde de différences entre les projets sur papier et leur réalisation sur le terrain.

Difficile d’évaluer le sérieux des promoteurs qui mettront la main sur les églises Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, Sainte-Marguerite-de-Cortone, Saint-Jean-de-Brébeuf et Jean-XXIII. Tout le processus d’évaluation des offres d’achat non sollicitées s’est fait sous un voile de mystère: les assemblées d’information convoquées dans les communautés touchées se voulaient transparentes, mais plusieurs informations ne pouvaient être dévoilées aux fidèles qui avaient répondu aux invitations. L’opération a laissé une amertume chez plusieurs fidèles.

On peut le comprendre. Certains d’entre eux ont payé la quête et la dîme toute leur vie durant. Ils ont un attachement profond à leur église et ont l’impression que les grosses transactions se jouent au-dessus d’eux. Quand vient le temps de payer pour une toiture à refaire ou du chauffage à payer, ils sont interpellés. Mais quand vient le temps de procéder à une vente – on peut appeler ça une vente de feu – on les tient dans une relative ignorance. Ça en dit long sur les objectifs réels de la paroisse du Bon-Pasteur: on veut s’assurer de brasser des affaires et de boucler une transaction sans déplaire aux acheteurs.

Deux millions de dollars, c’est une manne pour la paroisse, à une époque où les revenus sont à la baisse, où les déficits sont monnaie courante et où les travaux à réaliser ne peuvent l’être faute de fonds suffisants. C’est le lot de bien des églises et de bien des paroisses ces temps-ci.

On s’est bien gardé de décortiquer la transaction et de donner une idée de la valeur obtenue pour chacune des églises. Outre celle de Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, qui présente d’importants problèmes de structure et de toiture, les autres étaient relativement en bon état.

Impossible, également, de connaître l’identité des promoteurs. On les dit vaguement trifluviens ou ayant des liens avec Trois-Rivières, mais c’est un avocat qui les représentait lors de la rencontre de presse organisée pour annoncer la vente prochaine.

Au cours des derniers jours, l’évêque du diocèse de Trois-Rivières, Mgr Luc Bouchard, a donné sa bénédiction – sans mauvais jeu de mots – à la vente de cinq églises. En plus des quatre nommées plus haut, il y a aussi l’église Très-Saint-Sacrement qui sera vendue à la Maison Carpe Diem. En vertu d’un droit de premier refus dont elle jouit parce qu’elle occupe le presbytère depuis plusieurs années, l’organisation pouvait avoir priorité pour acquérir l’église. Comme il y avait des rumeurs concernant un acheteur qui y aurait produit des spectacles, Carpe Diem a voulu s’assurer du maintien de la quiétude du secteur, surtout avec un projet d’expansion derrière la maison actuelle.

Il a tout de même été possible d’avoir une idée des intentions des acheteurs: une résidence pour personnes âgées de 300 unités sur le site de l’église Saint-Jean-de-Brébeuf, un complexe de 150 logements sociaux sur le terrain de l’église Sainte-Marguerite, une clinique médicale au coin de la rue Saint-François-Xavier et du boulevard du Saint-Maurice pour remplacer l’église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses. Et un projet non encore défini pour le centre communautaire Jean-XXIII.

Avec tout ce branle-bas, il ne restera plus, dans le secteur de Trois-Rivières situé à l’ouest de la rivière Saint-Maurice, que neuf églises incluant la cathédrale. Et outre celle-ci, les églises qui survivent à la transaction sont toutes situées en dehors des premiers quartiers. Déjà qu’on avait laissé aller Saint-Philippe, Sainte-Cécile et Saint-François-d’Assise dans une désolante improvisation, voilà qu’on ne trouvera plus que le clocher de la cathédrale dans le bas de la ville. Si on veut prier en communauté, il faudra aller à l’ouest (Sainte-Catherine-de-Sienne ou La Visitation de Pointe-du-Lac) ou au nord (Saint-Pie-X, Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus, Saint-Laurent, Saint-Jean-Baptiste-de-La-Salle et Saint-Michel-des-Forges).

Comme le faisait récemment remarquer Pierre Auger, qui a longtemps été marguillier à Saint-Jean-de-Brébeuf, les quartiers dont la situation socio-économique est la plus difficile seront privés de services pastoraux. C’est vrai que c’est curieux, surtout dans le contexte du «Tournant missionnaire» (sorte de thème qui oriente les activités de l’Église catholique diocésaine depuis quelques années), alors qu’on a établi un enjeu de la solidarité avec les plus démunis. Les ponts à bâtir sont bien davantage dans les premiers quartiers.

Mais l’argent a parlé, semble-t-il. Et l’Église s’est transformée en vendeur pressé de retenir ses acheteurs pendant qu’ils manifestent un intérêt soudain pour une sorte de package deal encore bien mystérieux.

Il y a déjà eu des projets fort intéressants pour les églises Saint-Philippe ou Sainte-Marie-Madeleine, pour ne nommer que celles-là. C’est peut-être normal qu’il y ait une aura de doute et d’incrédulité qui enrobe ces transactions en apparence alléchantes.