Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Il faudra plus que des millions $

ÉDITORIAL / Le drame survenu dans le Vieux-Québec samedi soir vient de propulser dans le haut de la liste des priorités gouvernementales la nécessité d’améliorer l’offre de services en santé mentale.

Le gouvernement de François Legault a devancé une annonce qui était prévue pour le 12 novembre: une centaine de millions de dollars de plus seront investis pour bonifier ces services. Mais au-delà des sommes annoncées, il y a une chose qui presse et c’est de revoir comment, en tant que société, on gère les problématiques de santé mentale.

L’injection de 100 millions $ est une bonne nouvelle, cela ne fait pas de doute. Mais elle doit être assortie d’une réflexion sur la façon de déployer les services et d’un inventaire d’initiatives pouvant être mises de l’avant. L’objectif doit non seulement être de réduire les listes d’attente pour des services en santé mentale mais aussi de freiner l’augmentation des cas que l’on observe de façon constante depuis quelques années déjà.

Le ministre délégué à la Santé, Lionel Carmant, a détaillé l’affectation de ces nouvelles sommes. On s’attaque d’abord aux services publics: une trentaine de millions sont prévus pour améliorer les services en santé mentale dans les établissements du réseau de la santé. Mais les problèmes sont à ce point criants qu’on se tourne aussi vers le secteur privé: trente-cinq millions $ serviront à acheter des services en santé mentale pour compléter l’offre du réseau public. On veut ainsi favoriser l’accès à des services en santé mentale pour des personnes en attente de ces services dans le réseau public (25 M$) et favoriser l’accès à de tels services pour les jeunes de 17 à 29 ans, présentement en attente de services psychologiques au niveau collégial ou universitaire.

Également, une somme de 10 millions $ ira au financement bonifié des organismes communautaires oeuvrant auprès de personnes souffrant de maladies mentales. Il fallait venir à la rescousse de ces organismes, très présents sur le terrain et étant généralement les mieux outillés pour fournir une aide de première ligne aux personnes vulnérables. Une autre tranche de 20 millions $ ira à la création d’équipes de «sentinelles», qui iront à la rencontre des clientèles vulnérables, notamment pour y faire de la prévention et de la référence.

C’est peut-être là une des initiatives qu’il faudra rapidement déployer et un modèle à reproduire dans différentes sphères d’intervention. On pense tout de suite aux corps policiers, qui ne disposent pas de la formation adéquate ou des moyens appropriés pour intervenir dans des cas de santé mentale. Il y a, un peu partout au Québec, des projets pilotes ou des modèles d’interventions partagées, avec des ressources spécialisées en santé mentale. Mais il faut assurément bonifier les ressources allouées à de telles façons d’agir en soutien aux policiers.

À Trois-Rivières, par exemple, on note depuis 2014 une recrudescence importante des cas liés à des problèmes de santé mentale. Pour mieux y répondre, une travailleuse sociale accompagne les policiers trifluviens dans leur travail. Cette intervenante, embauchée par le biais d’un projet pilote de deux ans, a pour mission de soutenir le corps policier dans le cadre des interventions auprès d’une clientèle ayant des problématiques en santé mentale ou encore en situation de vulnérabilité. En 2018, la police de Trois-Rivières recensait pas moins de 800 appels qui touchaient une clientèle présentant des troubles de santé mentale ou se trouvant en situation de crise ou de vulnérabilité.

C’est ce genre d’initiative qu’il faut valoriser. Cela ne permettra évidemment pas d’éliminer tous les risques d’événements imprévisibles et dramatiques comme celui survenu à Québec cette fin de semaine, mais au moins on dispose ainsi de ressources spécialisées prêtes à accompagner les policiers dans la phase d’intervention où c’est souvent le plus nécessaire.

Le gouvernement de François Legault refuse d’employer le mot «crise» pour décrire la situation qui prévaut au Québec en matière de santé mentale. La liste d’attente pour de l’aide psychologique dans le réseau de la santé compte tout de même 16 000 noms. Si ça, ce n’est pas une crise, on peut bien se demander ce que c’est.

Les problèmes de santé mentale sont nombreux et se traduisent parfois par des actes dont la gravité est variable. Il convient de prévenir le plus possible, même s’il subsistera toujours une part d’imprévisibilité, surtout dans des contextes de désorganisation ou de rupture du lien social.

Parce qu’il s’agit d’un sujet aussi délicat que préoccupant, le gouvernement de la CAQ aurait sans doute intérêt à donner suite à la proposition de l’opposition libérale qui, la semaine dernière, réitérait sa demande de tenir une commission parlementaire qui pourrait lancer une consultation sur les enjeux de santé mentale. Les députés caquistes se sont opposés à cette demande pourtant sur la table depuis plusieurs semaines déjà. Il est impératif que des experts et de chercheurs, aussi bien que des intervenants de première ligne, puissent se faire entendre pour conseiller les élus en cette matière.

Il est temps que le gouvernement réagisse et s’attaque à cette situation préoccupante. L’argent ne pourra pas tout régler. Il faut repenser les interventions et l’offre de services en matière de santé mentale. Pour arriver à cela, il importe d’avoir les éclairages les plus pertinents et les récits de pratiques efficacement adaptées à la réalité sur le terrain.