Martin Francoeur

Forges du Saint-Maurice: on attend toujours

ÉDITORIAL / Le lieu historique national des Forges-du-Saint-Maurice ne serait-il devenu qu’un décor qu’on utilise pour des concerts accessibles virtuellement?

La question se pose depuis que l’endroit a servi de toile de fond pour les prestations de trois artistes de la chanson à l’occasion de la fête du Canada. Et derrière les images léchées qu’on nous présente, il y a un site historique qui se meurt faute de budgets suffisants pour l’entretenir et l’animer.

C’est l’organisation du FestiVoix qui, avec le soutien financier du Gouvernement du Canada, a orchestré la présentation de cette édition virtuelle et gratuite de la fête du Canada, le 1er juillet dernier. En plus du concert en direct offert par Bobby Bazini et Matt Holubowski, on a aussi enregistré des prestations acoustiques de ces deux artistes et de la chanteuse Cindy Bédard, originaire de la région. Le tout se déroulait «dans le décor enchanteur du lieu historique national des Forges-du-Saint-Maurice».

Ce qui frappe, quand on regarde les vidéos de ces concerts, c’est qu’on n’aperçoit personne dans ce qui est pourtant un des sites les plus emblématiques de la région sur le plan historique et sur le plan naturel. Normalement, un lieu historique national devrait être un endroit vivant, accessible et animé. Ce n’est pas l’impression que laissaient les images pourtant très belles de ces performances vocales et musicales.

Une lettre d’opinion parue dans notre édition du samedi 4 juillet, une lectrice sonne l’alarme. «Les prises de vue des artistes et des lieux sont magnifiques. Naturellement, le site est impeccable. Au niveau patrimonial, c’est quasi désastreux. Pour y avoir marché à quelques reprises depuis le printemps, les vestiges, principale source de commémoration, tombent en ruines», écrit Marie-France Lacroix. «Pour certaines parties, les pierres s’affaissent une à une et sur les autres, la mousse recouvre pratiquement la totalité de la construction. D’ici quelques mois, ces vestiges seront irrécupérables, surtout avec le climat québécois. Il n’y a pas à dire, nous sommes en train de perdre les Forges. Comment pouvons-nous prétendre appeler cela un lieu historique national si nous ne faisons même pas attention à ce que l’on appelle patrimoine?», ajoute-t-elle.

C’est un questionnement qu’on a maintes fois soulevé dans des éditoriaux ou dans des textes d’information. C’est un questionnement qu’ont aussi soulevé des historiens et des passionnés d’histoire de la région. À plusieurs reprises. C’est un questionnement qu’ont soulevé certains candidats lors de la dernière élection fédérale, notamment le député sortant Robert Aubin.

Pourtant, rien n’est fait pour remettre les Forges dans un état acceptable. Et les efforts de mise en valeur du site demeurent à peu près vains.

Les Forges du Saint-Maurice ont besoin de beaucoup d’amour. D’argent aussi. Sur le millier de lieux historiques nationaux au pays, 170 sont, comme les Forges, administrés par Parcs Canada. Le problème des lieux historiques nationaux, on le sait, est que le financement n’a jamais réellement suivi les intentions nobles derrière la désignation. Et quand on laisse aller pendant quelques années, on arrive à un point, comme ça semble être le cas aux Forges, où même la protection des vestiges est menacée.

On ne sait pas exactement où en sont les propositions qui avaient été formulées lors des rencontres sur le plan directeur des Forges, tenues à l’été 2019. À ce moment, on avait évoqué la mise en place d’un comité citoyen, notamment pour faire en sorte que les revendications viennent du milieu et non pas seulement d’une poignée d’élus ou d’intervenants touristiques. Plusieurs questions avaient été soulevées lors de cet exercice de consultation publique mais les réponses, notamment en ce qui a trait aux projets visant à améliorer le site et à lui redonner vie, se font attendre.

Trois enjeux principaux avaient été identifiés par Parcs Canada dans l’exposé de la situation qui servait de préambule à la consultation: la fréquentation inférieure au potentiel du lieu, la dégradation des vestiges archéologiques et des installations d’accueil des visiteurs ainsi que la nécessité de reconnaître, d’honorer et de présenter les différents avantages de ce site historique.

Où sont les pistes de solutions et d’actions concrètes pour s’attaquer à ces enjeux? Est-ce que l’exercice tenu il y a un an n’était que de la poudre aux yeux?

Laisser dépérir un tel site, après avoir reconnu sa valeur historique au point de le consacrer comme lieu historique national, c’est indigne d’un gouvernement et de ses institutions. C’est de la bassesse, de la lâcheté et du mépris envers la population locale.