Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Fermer les yeux sur l’illégalité

ÉDITORIAL / Ce qui s’est passé à Trois-Rivières samedi n’aurait jamais dû se produire.

Une manifestation réunissant quelques centaines de personnes opposées aux mesures sanitaires de la Santé publique et réclamant la fin de l’état d’urgence s’est déroulée avec la bénédiction des autorités municipales. La police n’est pas intervenue dans un contexte où ces manifestants ne respectaient évidemment pas les règles sanitaires, principalement celles liées à la distance physique, au port du masque et au nombre maximal de personnes pour un rassemblement extérieur.

Le maire de Trois-Rivières, Jean Lamarche, se félicitait du fait qu’il n’y avait eu aucun débordement. Cette attitude désinvolte, à elle seule, devrait être considérée comme un sérieux débordement.

Selon le maire, la manifestation s’est bien déroulée et le service de police a bien géré la situation. Il estime que les policiers ont bien fait de s’en tenir à une surveillance discrète plutôt que d’intervenir pour faire respecter les règles sanitaires en vigueur. La police, dit-il, a agi ainsi après avoir évalué les risques liés à une intervention.

En temps normal, c’est un raisonnement qui se tiendrait. Mais nous ne sommes pas «en temps normal». Nous sommes en situation de pandémie, de crise sanitaire et nous venons de mettre le pied dans la deuxième vague d’éclosions de COVID-19.

Il y a des milliers, voire des millions de personnes qui se plient aux exigences de la Santé publique parce qu’on leur demande leur collaboration afin de freiner la propagation de la COVID-19. Une large proportion de ces citoyens responsables commencent à en avoir ras le bol mais ils tiennent bon. Ils font passer le bien commun avant les libertés et le confort individuels. Ils souscrivent à l’effort de groupe que les gouvernements, les autorités de santé publique et une majorité de scientifiques nous demandent de faire.

Pendant ce temps, quelques centaines de personnes viennent narguer tout le monde en ne respectant pas les mesures sanitaires en vigueur. Elles peuvent bien croire ce qu’elles veulent, mais elles viennent se rassembler illégalement avec la bénédiction de policiers complaisants et d’autorités municipales qui ont eu peur des débordements et de voir l’image de la ville en prendre pour son rhume.

Serait-ce donc bel et bien cela? La peur de voir des images d’arrestations ou de débordements diffusées partout? Aurait-ce vraiment été pire que de voir une Ville fermer l’œil sur une telle manifestation? De voir des policiers au volant de leur véhicule de patrouille immobilisé, en train de discuter sans masque avec des manifestants ou des gens du voisinage, à moins d’un mètre l’un de l’autre?

Ou bien est-ce une question de moyens? La Ville a-t-elle les ressources suffisantes au sein de son service de police pour dissiper une telle manifestation et donner les constats d’infraction en conséquence?

Trois-Rivières avait une belle occasion d’envoyer un message fort. Un message selon lequel de telles manifestations n’allaient pas être tolérées sur son territoire. La Mauricie fait tout pour limiter la propagation du virus. Mais sa ville principale tolère des manifestants en infraction.

Quel message cela envoie-t-il aux citoyens qui, eux, respectent les règles? Aux commerçants et aux restaurateurs qui se plient aux normes qui les concernent, en réduisant leur capacité d’accueil et en investissant des sommes considérables pour rendre la configuration de leur établissement conforme? Aux travailleuses et travailleurs du réseau de la santé qui sont les premiers exposés aux conséquences des comportements délinquants?

On peut comprendre qu’un des enjeux, actuellement, est de savoir comment intervenir pour sévir contre les personnes qui ne respectent pas les règles sanitaires alors qu’ils sont à leur domicile. Cela pose des défis légaux et logistiques considérables. Mais refuser d’intervenir dans une manifestation se déroulant dans des lieux publics a de quoi soulever non seulement de l’incompréhension, mais aussi, certainement, une bonne dose d’indignation.

En fait, l’enjeu souvent invoqué pour justifier l’inaction est celui de la recherche de l’équilibre entre la répression de comportements délinquants pouvant hypothéquer la santé publique et le respect du droit de manifester. C’est un faux dilemme. Les chartes reconnaissent à la fois le droit à la vie, à la sûreté et à l’intégrité des personnes, mais aussi les libertés fondamentales que sont la liberté de conscience, la liberté de religion, la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de réunion pacifique et la liberté d’association. Il n’y a pas de hiérarchie dans l’appréciation des droits et libertés fondamentales. Mais quand on doit évaluer les «collisions» entre de possibles concepts, la notion de limite raisonnable s’applique. Et on peut penser que les contraintes imposées pour encadrer les manifestations constituent une limite raisonnable pour la santé publique et le bien commun.

Les villes et leurs corps policiers ne sont pas les seuls à blâmer. Depuis quelques mois déjà, le gouvernement Legault hésite toujours à imposer des amendes aux citoyens qui se rassemblent pour défier publiquement les consignes sanitaires. Lundi en fin de journée, le premier ministre a indiqué que dans les zones où le niveau d’alerte est au rouge, le port du masque allait être obligatoire toutes les manifestations... sans toutefois préciser ce qui allait arriver aux contrevenants. La vice-première ministre Geneviève Guilbault travaille, dit-on, avec les représentants des corps policiers.

Souhaitons que de ces discussions puisse ressortir une réelle volonté de faire appliquer les règles, plutôt que de la complaisance envers l’illégalité.