Faisons avorter ce débat suranné

ÉDITORIAL / Alors qu’on s’attend à ce que l’environnement occupe une place de choix dans la campagne électorale imminente au fédéral, voilà qu’un autre sujet s’invite inopinément dans les débats. Il semble bien, même si nous sommes en 2019, même si on est au Canada et même si on croyait que ce dossier était une affaire classée, qu’on va devoir entendre parler du droit à l’avortement. Et d’ambiguïté en ambiguïté, les propos de certains députés, chefs de partis ou aspirants députés fédéraux, n’ont rien de rassurant.

Dans un monde idéal, il faudrait que les chefs des principaux partis se positionnent clairement sur l’éventualité d’une réouverture du débat sur le droit à l’avortement. Histoire de tourner la page et de passer aux véritables enjeux de la prochaine élection. Histoire aussi de faire en sorte que les électeurs aient l’heure juste sur la position des différents partis sur cette question qui, visiblement et heureusement, n’est pas un enjeu majeur.

Le débat refait surface parce qu’il semble que le chef conservateur Andrew Scheer et son lieutenant québécois Alain Rayes n’ont pas la même compréhension de la position du parti au sujet du droit à l’avortement. Le député de Richmond-Arthabaska a admis qu’il n’avait pas présenté la bonne position de son parti sur la question de l’avortement lorsqu’il a recruté des candidates au Québec.

La candidate dans Rivière-du-Nord, Sylvie Fréchette, venait de déclarer en entrevue qu’il était «totalement faux» qu’un député d’arrière-ban pourrait décider de déposer un projet de loi ou une motion touchant le droit à l’avortement. Dans les faits, le chef conservateur n’a jamais indiqué qu’il empêcherait un de ses députés de présenter un projet de loi antiavortement, même s’il affirmait que lui-même n’allait pas présenter un projet de loi gouvernemental en ce sens s’il devient premier ministre en octobre.

Il semble que la question de l’avortement préoccupe plusieurs candidates fraîchement recrutées au Québec, une province où le droit à l’avortement reçoit un large appui dans la population. Plus que dans les provinces de l’Ouest, assurément.

Les préoccupations de ces femmes sont loin d’être farfelues. Depuis une douzaine d’années, les députés de la Chambre des Communes ont eu à se prononcer à quelques reprises sur la question du droit à l’avortement.

La plus récente tentative remonte à 2016, alors que la députée conservatrice de la Saskatchewan Cathy Wagantall présentait le projet de loi C-225, qui aurait eu pour effet de donner certains droits au fœtus, ce qui aurait pu menacer les droits constitutionnels des femmes et le droit à l’avortement. Avant cela, un projet de loi d’initiative (C-510) avait été présenté en 2010 par le député manitobain – et conservateur – Rod Bruinooge visait à rendre illégal le fait de pousser une femme à se faire avorter. En 2007, le conservateur albertain Ken Epp présentait le projet de loi C-484, qui avait pour but de reconnaître des droits au fœtus, ce qui constituait une façon indirecte d’ouvrir la porte à la recriminalisation de l’avortement. Une motion avait aussi été présentée en 2012 par le député conservateur de Kitchener-Waterloo, Stephen Woodworth, qui demandait qu’un comité spécial de la Chambre des communes soit créé afin d’examiner si la définition de l’«être humain» du Code criminel devrait être élargie pour inclure les foetus.

Dans la députation actuelle à la Chambre des communes, pas moins de 80 députés conservateurs sur 95 – dont Andrew Scheer et Alain Rayes – sont identifiés comme étant opposés à l’avortement par la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada. L’organisme classe ainsi les députés en fonction de leur vote lors des débats mentionnés ci-haut, de leur opposition à l’attribution de l’Ordre du Canada au docteur Henry Morgentaler en 2008, des positions publiques qu’ils ont exprimées ou de leur participation à des événements pro-vie.

Tout cela n’a rien de rassurant, surtout dans la foulée des reculs observés récemment ou des contestations en cours dans plusieurs États américains.