Faire tomber les préjugés

ÉDITORIAL / Bien triste, cette histoire de discrimination dans le processus de location d’un logement, à La Tuque, par un autochtone. Quand seuls le nom et sa consonance semblent dissuader un propriétaire de poursuivre le processus de location, c’est signe, malheureusement, que les préjugés sont encore trop tenaces. C’est signe aussi qu’il y a encore beaucoup, beaucoup de travail d’éducation et de sensibilisation à faire pour éliminer cette forme sournoise de racisme.

Plus tôt cette semaine, on apprenait que Johnny Iseroff, un Atikamekw originaire d’Opitciwan mais domicilié à La Tuque depuis une trentaine d’années, a été victime de discrimination fondée sur l’origine ethnique alors qu’il devait visiter une maison qu’il souhaitait louer. En tête de liste des locataires potentiels, lui et sa conjointe obtiennent un rendez-vous pour visiter la maison. Lorsqu’ils se rendent à la maison pour le rendez-vous de la visite, les propriétaires n’y sont pas. Au bout d’une heure, d’autres visiteurs sont arrivés avec les propriétaires.

Les mots avec lesquels Joseph Iseroff a raconté cet épisode sont lourds. «Quand la dame est arrivée, elle nous a vus et elle a baissé les yeux. On sentait que le fait qu’on soit des Amérindiens la dérangeait. Elle ne savait pas quoi dire. On avait juste à me dire ‘‘on ne veut pas d’indiens’’ et j’aurais compris tout de suite, mais ils essayaient beaucoup de se justifier. Ils nous ont dit que la situation avait changé. Je me suis senti jugé», a-t-il relaté.

Au Centre d’amitié autochtone de La Tuque, on dit que de telles situations sont courantes. Quelqu’un appelle avec un nom québécois pour prendre les informations et solliciter une visite de logement et ça marche. Une personne avec un accent ou un nom autochtone se fait dire que ça ne fonctionne pas ou que c’est loué. Même quand ça ne l’est pas.

Évidemment, les propriétaires n’évoqueront pas ouvertement une raison discriminatoire pour justifier leur refus, parce qu’ils savent que cela leur est interdit. Lorsqu’un locataire potentiel leur déplaît, ils refusent simplement la location ou affirment qu’un visiteur précédent vient tout juste de signer le bail.

Au Québec, c’est évidemment la Charte des droits et libertés de la personne qui interdit toute forme de discrimination fondée sur différents motifs – treize au total – dont la race, la couleur ou l’origine ethnique ou nationale. Quand une telle situation survient, c’est la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) qui accueille les plaintes et qui détermine s’il y a lieu d’aller devant un tribunal.

Un récent rapport annuel de la CDPDJ indique d’ailleurs qu’entre la période 2006-2011 et celle allant de 2011 à 2016, on a observé une augmentation de 35 % du nombre de plaintes pour discrimination lors de la recherche d’un logement. En dix ans, 767 dossiers de plaintes ont été ouverts et le tiers d’entre eux concernent de la discrimination liée à l’origine ethnique et à la couleur de la peau.

Parmi les cas qui se sont rendus jusque devant le Tribunal des droits de la personne, il y a celui de ce propriétaire de Saguenay qui a été condamné, en 2013, à verser des dommages à une femme, justement pour avoir refusé de lui louer un logement parce qu’elle est autochtone. Celle-ci s’est vu accorder des dommages matériels, moraux et punitifs totalisant plus de 8000 $. Le président de la CDPDJ mentionnait qu’il s’agissait d’une victoire importante compte tenu du fait que les Autochtones font souvent face à des difficultés dans l’accès au logement à cause des préjugés et des stéréotypes.

Faudra-t-il d’autres cas de jurisprudence pour que de telles situations cessent? D’autres sorties dans les médias? Beaucoup de propriétaires font une sélection indirecte qui prive des individus de l’accès au logement. Les astuces sont nombreuses et il se trouvera toujours des propriétaires pour les justifier.

C’est toute la façon de concevoir la discrimination qui doit encore évoluer. Il y a des amalgames à éviter et pour ça, malheureusement, il n’y a que l’éducation et la sensibilisation. Combattre l’ignorance et faire tomber les préjugés, c’est un travail de longue haleine.