Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Erin O’Toole a du pain sur la planche

ÉDITORIAL / La deuxième fois aura été la bonne pour Erin O’Toole. Le député de Durham a surpris pas mal tout le monde en devenant, après un interminable dépouillement des votes, le nouveau chef du Parti conservateur du Canada. 

Son grand défi, outre celui de combler un important déficit de notoriété, sera d’unifier ce parti tiraillé entre la volonté de séduire un électorat plus progressiste et celle de plaire à une base nettement plus à droite, surtout sur le plan social.

S’il veut battre les libéraux de Justin Trudeau dans une élection qui pourrait venir plus vite qu’on le croit, le Parti conservateur doit percer dans les milieux urbains en dehors de ceux de l’Alberta et de la Saskatchewan, doit séduire une clientèle plus jeune. Pour cela, il doit naviguer plus au centre.

Mais les résultats de la course à la direction démontrent qu’au premier tour, les deux candidats qui incarnaient une droite plus sociale, plus rigide, Leslyn Lewis et Derek Sloan, ont obtenu ensemble plus de votes (35 %) qu’Erin O’Toole (31,5 %) et plus de votes que Peter MacKay (33,5 %). Il y a donc bel et bien, dans ce Parti conservateur, une fange plus à droite, bien ancrée dans les valeurs traditionnelles et religieuses. Une fange à laquelle il faudra plaire, tout en considérant que le potentiel de croissance des conservateurs se trouve ailleurs. Le nouveau chef, à la différence de son prédécesseur, ne doit pas son élection à ces mouvements organisés et associés à la droite plus religieuse. Il a donc les coudées plus franches.

Erin O’Toole s’affiche déjà comme étant un peu plus progressiste sur certains points – il est pro-choix et en faveur du mariage entre conjoints de même sexe –, mais dans la même lignée que ses prédécesseurs Scheer et Harper sur le plan économique.

D’ailleurs, une autre tâche, peut-être imprévue celle-là, pour Erin O’Toole sera de faire oublier la sortie ratée et revancharde d’Andrew Scheer. Le chef sortant jetait le blâme sur la méchante gauche, dont les tentacules s’étendent selon lui aux médias généralistes et jusque dans les corridors des universités où les professeurs se livreraient ni plus ni moins qu’à des opérations de lavage de cerveau sur les pauvres étudiants qu’on empêcherait presque de se faire une idée sur le plan politique.

Alimenter ainsi un mépris envers les médias et les professeurs d’université n’est pas digne d’un chef de parti, même sortant. Fort heureusement, plusieurs militants et députés conservateurs se sont dissociés des propos d’Andrew Scheer, des propos teintés d’amertume et de colère mal contenue. La victoire d’Erin O’Toole, proclamée tout juste après 1 heure dans la nuit de dimanche à lundi, a tout de même été obscurcie par cette sortie inélégante d’Andrew Scheer.

Cette victoire inattendue, il la doit à sa capacité d’obtenir les votes de deuxième mais surtout de troisième tour, ce que n’a pas pu faire Peter MacKay, pourtant meneur après le premier tour de scrutin. Il la doit aussi à une organisation solide sur le terrain et à une opération charme qui a bien fonctionné au Québec.

La région, comme l’ensemble du Québec, a majoritairement voté pour M. O’Toole dès le premier tour de scrutin. Mais les résultats cachent un autre grand défi pour le nouveau chef: celui de bâtir des organisations et regarnir la base militante dans les circonscriptions. Aucune des circonscriptions de la région desservie par Le Nouvelliste ne comptait plus de 80 personnes qui ont exprimé leur choix pour le nouveau chef. C’est peu. On est loin des 2079 militants qui ont voté dans la circonscription de Foothills, dans le sud-ouest de l’Alberta, par exemple.

Dans Trois-Rivières, où Yves Lévesque avait chauffé la bloquiste Louise Charbonneau et la libérale Valérie Renaud-Martin, ce sont 78 personnes qui ont voté. C’est la plus forte participation dans la région, devant Saint-Maurice–Champlain (62 votes), Berthier-Maskinongé (57 votes) et Bécancour-Nicolet-Saurel (53 votes). Même la circonscription de Richmond-Arthabaska, avec le député Alain Rayes, n’a pas fait beaucoup mieux, avec 94 membres conservateurs qui ont voté.

D’ailleurs, la victoire d’Erin O’Toole vient certainement coiffer l’ex-maire de Trois-Rivières, Yves Lévesque, d’une aura de confiance pour la prochaine élection. Celui-ci était un des rares à appuyer ouvertement Erin O’Toole et il l’avait accompagné lors de sa visite dans la région, tout juste avant les mesures de confinement liées à la pandémie de COVID-19. Le candidat à la direction du Parti conservateur n’avait alors eu que de bons mots pour Yves Lévesque.

Les défis sont nombreux pour Erin O’Toole et celui-ci dispose vraisemblablement de peu de temps d’ici les prochaines élections. Au moins, il n’a pas à faire l’apprentissage de la vie parlementaire, lui qui est déjà député de Durham, à l’est de la grande région de Toronto, depuis huit ans. Mais recoller les pots cassés et unifier les différentes factions à l’intérieur même de son parti pourraient lui demander beaucoup d’énergie. Et de tact.