La journaliste Marie-Maude Denis

Entre soulagement et indignation

Il y avait quelque chose d’ironique de voir, en page 9 de notre édition de vendredi, les deux articles côte à côte. D’une part, cette nouvelle selon laquelle le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) ne portera pas d’accusation à la suite de l’arrestation du journaliste de Radio-Canada Antoine Trépanier et, d’autre part, celle par laquelle on apprend que finalement, dans le procès pour corruption Nathalie Normandeau et de Marc-Yvan Côté, la journaliste Marie-Maude Denis devra révéler ses sources, contrairement à ce qui avait été décidé en première instance.

Alors que finalement on poussait un soupir de soulagement pour la liberté de presse dans le dossier de ce journaliste de l’Outaouais, le monde des médias recevait une claque en plein visage dans celui de Marie-Maude Denis.

Le cas d’Antoine Trépanier est d’une absurdité consternante. La semaine dernière, on apprenait que ce journaliste de Radio-Canada a été mis en état d’arrestation après une simple plainte pour harcèlement criminel déposée par la directrice générale des Grands Frères Grandes Sœurs de l’Outaouais, Yvonne Dubé, qui s’est faussement présentée comme avocate et a pratiqué le droit sans autorisation. Le journaliste faisait enquête sur cette affaire mais madame n’a pas apprécié les deux appels et le courriel qu’elle a reçus d’Antoine Trépanier, qui souhaitait lui donner la possibilité d’expliquer sa version des faits.

Une simple plainte et la police plaçait le journaliste en état d’arrestation. On s’entend que deux appels et un courriel, dans un cas comme celui-là, c’est presque un minimum. Ce n’est pas du harcèlement; c’est, pour un journaliste, les règles de l’art.

Heureusement, la police de Gatineau admet avoir commis une erreur dans ce dossier. Le DPCP, qui avait hérité du dossier, a expliqué qu’après examen du rapport d’enquête de la police de Gatineau, il n’y avait eu aucun acte criminel commis par le journaliste. De son côté, le service de police s’est engagé à revoir ses façons de faire pour qu’une telle situation ne se reproduise plus. Espérons que c’est une affaire classée.

Le cas de Marie-Maude Denis est désespérant parce qu’on croyait que c’était, justement une affaire classée.

En février, le juge André Perreault rejetait une requête des avocats de l’ex-ministre Marc-Yvan Côté qui voulaient savoir d’où venaient les fuites qui, estiment-ils, avaient entaché irrémédiablement le droit de son client et des autres coaccusés à un procès juste et équitable. La décision de refuser de contraindre les journalistes à dévoiler leurs sources était un premier test découlant de l’adoption de la loi fédérale sur la protection des sources journalistiques, en octobre dernier. Les reportages d’Enquête étaient d’intérêt hautement public.

Un mois et quelques jours après ce jugement, la Cour supérieure le renverse et contraint maintenant Marie-Maude Denis à témoigner au procès et à dévoiler ses sources.

C’est un spectaculaire bond en arrière, surtout dans un contexte où la presse et sa liberté ont de plus en plus besoin de protection. Des mesures récentes laissaient croire qu’on tendait vers un renforcement de cette liberté tellement fondamentale qu’elle est enchâssée dans la Charte. La commission Chamberland, notamment, a souligné l’importance de la protection des sources. Le projet de loi qui en découle a été adopté à l’unanimité au fédéral. Les signaux étaient forts. Ajoutons à cela l’indignation de la population face à l’écoute de journalistes et au traitement qu’on réserve à certains lanceurs d’alerte et on pouvait croire à un vent favorable.

Malheureusement, un juge a fait tourner ce vent en considérant qu’on peut jouer comme on veut avec les concepts de liberté de presse et de droit du public à l’information.

Contraindre des journalistes à révéler l’identité des sources est une atteinte au travail de ceux-ci et certainement un frein à des personnes qui auraient des choses à dénoncer. En fin de compte, c’est une façon de plus de priver le public d’une information complète et de qualité.

Souhaitons maintenant que les juges qui entendront l’appel de l’appel en tiendront compte.