En 2018, la juge Marie-Josée Ménard estimait que la DPJ de la Mauricie–Centre-du-Québec était responsable de l’abandon d’une enfant au sein d’une famille d’accueil «toxique et dysfonctionnelle» pendant six mois. Elle avait même écrit dans son jugement que le travail de la DPJ était un «échec lamentable».

DPJ: pourquoi seulement l’Estrie?

ÉDITORIAL / La mise sous tutelle de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de l’Estrie, jeudi, ne devrait être que le point de départ d’une action plus large qui pourrait toucher l’ensemble des services de protection de la jeunesse au Québec. Les blâmes des tribunaux à l’endroit de la DPJ sont loin d’être l’apanage d’une seule région. Et avant que ne surviennent d’autres drames, il est temps d’appliquer une mesure plus globale.

La DPJ de l’Estrie a été mise sous tutelle après un autre cas grave de négligence d’enfants qui ont attendu des mois avant que leur dossier ne soit évalué. De tels délais sont évidemment inacceptables parce que dans bien des cas, la sécurité des enfants est réellement un enjeu préoccupant.

Le cas déclencheur, en Estrie, est survenu une fois de plus à Granby. C’est là qu’était survenu le cas qui avait bouleversé le Québec en entier. En avril dernier, une fillette de sept ans avait été retrouvée dans un état lamentable et avait succombé à ses blessures peu de temps après.

Cette fois, quatre frères et sœurs ont dû attendre cinq mois pour l’évaluation de leur dossier par un agent de la DPJ. Cinq signalements avaient pourtant été faits pendant cette période au cours de laquelle ces enfants vivaient dans un logement insalubre, souillé par les excréments d’une douzaine de chiens. Les enfants, rapporte-t-on, étaient sales, n’étaient pas vêtus de façon appropriée pour la température et n’avait pas toujours de quoi manger.

La DPJ a été blâmée par la juge Pascale Berardino de la Cour du Québec dans cette affaire. Elle écrit que «les droits des enfants ont été lésés».

Une telle situation vient évidemment attiser le débat concernant une réforme en profondeur des services de la protection de la jeunesse au Québec. Depuis le début de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, plusieurs pistes de solutions ont été proposées. Mais l’enjeu est à ce point préoccupant qu’on ne pouvait pas se permettre d’attendre les conclusions de cette commission pour agir. En ce sens, la mise sous tutelle de la DPJ de l’Estrie est une bonne nouvelle.

Mais parce que des cas de juges qui blâment la DPJ ont aussi été observés dans d’autres régions, la mesure devrait être généralisée. En 2018, la juge Marie-Josée Ménard estimait que la DPJ de la Mauricie–Centre-du-Québec était responsable de l’abandon d’une enfant au sein d’une famille d’accueil «toxique et dysfonctionnelle» pendant six mois. Elle avait même écrit dans son jugement que le travail de la DPJ était un «échec lamentable».

La réflexion sur les façons de faire par lesquelles on tente d’atteindre les objectifs enchâssés dans la Loi sur la protection de la jeunesse doit être plus large. Les plus récents drames démontrent que cet organisme est incapable de donner suite rapidement et efficacement aux signalements.

Déjà, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, avait demandé à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) d’ouvrir une enquête, compte tenu des «failles» observées dans le traitement de certains dossiers. Des failles? Le mot est faible. Appelons cela des catastrophes.

Malgré l’injection de 47 millions $ dans les services de protection de la jeunesse, annoncée l’été dernier par le ministre Carmant, il y a encore des centaines, voire des milliers de dossiers d’enfants en attente d’évaluation à travers le Québec. Comme si ce n’était pas assez, on est loin d’avoir réglé la pénurie d’intervenants de première ligne, notamment dans les centres jeunesse. Les difficultés de recrutement de la main-d’œuvre frappent fort dans les services spécialisés.

La crise qui touche les services de protection de la jeunesse doit marquer une prise de conscience pour amorcer un virage vers la modernisation du fonctionnement de la DPJ. Et ça doit inclure l’ensemble des services touchant la jeunesse et la famille.