Le nouveau ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet.

Donner la chance au coureur

ÉDITORIAL / La prise en charge du dossier du conflit de travail à l’Aluminerie de Bécancour par le nouveau ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité s’annonce plus ardue que prévu. Jean Boulet devra se débarrasser d’une étiquette que lui collent, avec un peu de mauvaise foi, certains dirigeants syndicaux qui semblent incapables de croire qu’un élu peut accomplir les mandats qui lui sont confiés en ne laissant pas ses activités professionnelles passées teinter son jugement.

Réagissant jeudi à la présentation du nouveau conseil des ministres, le président du syndicat Unifor au Québec, Renaud Gagné, a tout de suite émis des «réserves importantes» face à la nomination de M. Boulet comme ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité. Tout de suite il a fait allusion au mandat exercé par Jean Boulet comme avocat pour la partie patronale dans le dossier du conflit de travail chez Delastek.

C’est vrai que ce conflit s’est tristement étiré et qu’il a donné lieu à des rebondissements pas du tout souhaitables. C’est vrai que l’entreprise s’est fait reprocher par les tribunaux l’utilisation de briseurs de grève. C’est vrai que le président de Delastek avait traité les grévistes «d’incompétents» sur la place publique et qu’il avait menacé de déménager la production dans un autre pays. C’est vrai, aussi, que le Tribunal administratif du travail avait conclu que Delastek n’avait pas négocié de bonne foi.

Mais doit-on – et peut-on – tenir Jean Boulet responsable de cela? Pas du tout. Un avocat peut rarement aller plus loin que le mandat donné par celui qui retient ses services.

Les propos de Jacques Létourneau, président de la CSN, sont plus sensés. Ce dernier a salué la nomination de Jean Boulet en soulignant sa connaissance et son expérience en matière de relations de travail.

Jean Boulet n’a peut-être pas d’expérience de politique active, mais on lui attribue toujours un bon jugement, une sensibilité et une connaissance profonde des dossiers qui lui sont confiés. Il est assez brillant pour comprendre que le mandat qui lui est présentement confié lui vient de la population, pas pour une partie patronale quelconque. Son défi sera de briser l’image d’avocat qui pourrait favoriser les patrons.

Comme il sera un défi, pour Sonia LeBel, de ne pas prendre le parti des procureurs de la couronne. Comme il sera un défi, pour le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge, de ne pas pencher uniquement du côté des enseignants. Comme il sera un défi pour Chantal Rouleau, ministre responsable de Montréal, de montrer qu’elle peut travailler avec la mairesse Valérie Plante, une adversaire sur le plan municipal.

Si on sent des biais quelconques, on pourra toujours ramener ces personnes à l’ordre et leur rappeler les serments qu’elles ont prêtés cette semaine. Celui de député, lundi, insiste sur la loyauté envers le peuple du Québec et l’exercice des fonctions de député avec honnêteté et justice. Et celui de ministre, prononcé jeudi, qui reprend ces valeurs pour l’exercice des devoirs de leur charge ministérielle.

Le conflit à l’ABI donne peut-être à Jean Boulet une belle occasion de passer le test de la crédibilité et de l’impartialité.

Il était d’ailleurs rassurant d’entendre le nouveau ministre indiquer que ce dossier allait être sa priorité, qu’il allait demander rapidement le rapport du conciliateur, et celui du médiateur spécial, faire les rencontres qui s’imposent, faire les diagnostics et élaborer le plan d’action approprié. Il s’est dit conscient des incidences sociales et économiques de ce conflit partout dans notre région.

Il lui faudra maintenant donner suite à cet énoncé d’intentions. Et pour ce faire, il devra peut-être rappeler à son chef que celui-ci doit lui aussi aller au front pour régler ce conflit le plus rapidement possible. En campagne électorale, François Legault avait non seulement indiqué que ce dossier allait être «sur le dessus de la pile», mais qu’il allait «intervenir personnellement» pour régler le lock-out.

Messieurs Legault et Boulet doivent maintenant démontrer comment ils définissent un dessus de pile...