Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Documenter la crise actuelle

ÉDITORIAL / Voilà une situation préoccupante qui soulève une réflexion essentielle et des questions importantes. En cette période de crise sanitaire, quelle est la situation réelle dans les hôpitaux et les CHSLD? Pourquoi doit-on se fier uniquement aux versions officielles des autorités de la Santé? Quelle place doit-on accorder aux témoignages de l’intérieur? Et surtout, quelles images restera-t-il de la crise actuelle?

Cette dernière question fait l’objet d’un long reportage dans Le Devoir du 6 mai. Plusieurs intervenants du monde journalistique déplorent la fermeture des autorités sanitaires quant à la documentation de la crise que nous traversons présentement. En clair, comment se fait-il qu’il n’y ait aucun moyen de constater de visu les mesures prises dans les milieux de soins et les effets du manque de personnel?

La planète vit un moment historique. Tragique, mais historique. Le documentariste Paul-Maxime Corbin, à qui on doit l’extraordinaire série De garde 24/7, déplore le fait que les observateurs n’ont aucun accès aux hôpitaux présentement. Selon lui, cela va créer «un trou». Le travail des professionnels de l’information, dit-il, transforme le quotidien en histoires et permet aux gens de comprendre ce qui se passe. «Là, on reste confrontés collectivement à des bribes d’information, à quelques témoignages de médecins, d’infirmières, de préposés, de réponses à des questions de journalistes. Mais l’histoire n’est pas construite parce qu’on n’a pas accès aux lieux de l’action», remarque-t-il.

Des journalistes ont pourtant présenté des demandes étoffées et respectueuses aux CIUSSS et aux CISSS pour faire leur travail «de terrain», notamment en CHSLD. Les collègues de Radio-Canada Mauricie, entre autres, ont voulu aller voir comment ça se passait au front. La journaliste Maude Montembeault voulait se proposer d’aller travailler comme bénévole en CHSLD tout en réalisant un reportage dans les règles de l’art. Le CIUSSS de la Mauricie–Centre-du-Québec a dit non, conformément à une directive ministérielle du 24 avril.

Il est vrai qu’il y a des enjeux sanitaires. Il est vrai qu’il y a quelque chose de contradictoire dans le fait d’empêcher les familles de voir leurs proches mais de laisser entrer des journalistes. Mais il aurait pu y avoir des arrangements. Surtout qu’une journaliste de La Presse, Isabelle Hachey, a pu le faire au CHSLD LaSalle récemment.

Les seules images qu’on a de la situation sont celles d’infirmières ou de préposées qui sont découragées du vide laissé par le manque de personnel, ou encore celles d’un médecin qui a accepté, à la demande du journaliste Simon Coutu, de porter sur lui des caméras alors qu’il effectue une visite de la zone chaude à l’hôpital Sacré-Coeur de Montréal. Ce n’est pas normal.

Les établissements de santé reçoivent un financement public. Exclusivement. La moindre des choses serait de pouvoir rendre compte de ce qui s’y passe, dans les limites de l’éthique journalistique. Il ne s’agit pas d’aller jouer les voyeurs de tragédies, mais les témoins pour une population qui a le droit de savoir ce qui se passe. À plusieurs reprises au cours des dernières semaines, les médias ont pu rendre compte de situations où il y avait un clivage énorme entre les versions officielles et la réalité sur le terrain.

Les journalistes ne sont pas uniquement les pigeons voyageurs que MM. Legault et Arruda voudraient qu’ils soient. Ils peuvent faire leur travail dans le respect. Ils peuvent même trouver de puissants exemples de bienveillance et de débrouillardise. Des exemples d’altruisme et de sens du devoir. Autant que des exemples de situations aberrantes, de personnel découragé, de patients laissés à eux-mêmes, de manque d’équipement ou de mauvaises décisions.

Le Québec est en guerre contre la COVID-19, nous répète-t-on. Il n’est pas normal d’avoir des images des opérations militaires, des missions de paix ou de soldats blessés au front pendant les différents conflits mondiaux et de n’avoir que des vues extérieures de CHSLD avec des arcs-en-ciel aux fenêtres pour illustrer la crise actuelle.