Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Discours du Trône ou plateforme électorale?

ÉDITORIAL / Parce que le Canada, comme tous les pays du monde, fait face à un ennemi sournois et qu’il importe de protéger les Canadiens et de les aider à traverser cette période de crise, l’heure n’est pas à l’austérité pour le gouvernement libéral de Justin Trudeau. 

Le discours du Trône livré mercredi après-midi est un menu copieux des intentions gouvernementales. Presque une plateforme électorale pour les libéraux.

Il y en avait pour tous les goûts dans ce discours du Trône. Sauf peut-être pour les premiers ministres provinciaux qui ne pouvaient faire autrement que de voir dans les mesures annoncées en matière de santé une incursion effrontée dans les champs de compétence provinciale. Dans son énoncé d’intention, qu’il a reformulé en s’adressant lui-même aux Canadiens dans le cadre exceptionnel d’une adresse à la nation en début de soirée, Justin Trudeau a notamment parlé de santé, de mesures sociales, de soutien aux entreprises, de création d’emplois, de croissance verte, et de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Ce n’est peut-être pas le plan de relance détaillé que plusieurs attendaient, mais c’est certainement la manifestation d’une volonté de teinter de vert les interventions gouvernementales dans un contexte de reprise économique.

Pour Justin Trudeau, il n’était pas question d’appliquer les freins et de réduire les dépenses, déjà astronomiques pour tirer le Canada et les Canadiens d’affaire dans ce contexte de pandémie. Au contraire: on parle de la prolongation de la subvention salariale aux entreprises jusqu’à l’été 2021. À elle seule, cette mesure aura coûté plus de 60 milliards $ en 2020 seulement. On évoque aussi une aide financière supplémentaire et directe aux entreprises qui sont obligées de fermer à cause des mesures sanitaires déployées depuis le début de la crise de la COVID-19, une série de mesures pour les industries les plus durement touchées par la pandémie.

Et lorsque viendra le temps de se relever de cette crise, le premier ministre veut lancer une campagne visant à créer un million d’emplois, ce qui ramènerait la situation de la main-d’œuvre au pays à un niveau semblable à ce qu’elle était avant la pandémie. C’est quand même un objectif ambitieux. Aussi ambitieux peut-être que cette annonce qu’il avait faite il y a un an déjà, en pleine campagne électorale, et par laquelle un gouvernement libéral allait planter deux milliards d’arbres au Canada dans la prochaine décennie. Promesse qu’il a d’ailleurs réitérée, mercredi, dans la portion environnementale de ses engagements.

Là où Justin Trudeau s’aventure sur un terrain glissant, c’est dans les interventions en matière de santé, interventions qui dépassent le cadre de la protection de la santé publique. D’abord, le premier ministre est demeuré muet sur les demandes des provinces qui plaident pour une augmentation des transferts en santé, ce qui risque de provoquer un inconfort chez les premiers ministres provinciaux. François Legault n’a d’ailleurs pas tardé à manifester sa déception, pour employer un euphémisme.

Certaines intentions du gouvernement vont en effet jouer dans les plates-bandes des provinces: accroître la capacité de dépistage de la COVID-19, veiller à ce que tous les Canadiens aient un médecin de famille, établir avec les provinces de nouvelles normes nationales pour les soins de longue durée...

La grande faille de ce discours du Trône et de l’adresse à la nation, c’est l’absence de chiffres et l’incapacité de répondre à l’inquiétude de certains Canadiens face à des dépenses démesurées. L’erreur, a-t-il mentionné dans son adresse à la nation, serait de ne pas répondre adéquatement et de dépenser moins qu’il le fait depuis le début de la crise. Il faut croire qu’on se garde les chiffres pour un énoncé ou une mise à jour budgétaire plus tard cet automne.

Parce qu’il est bon de rappeler que selon les prévisions du ministère des Finances, le déficit anticipé pour l’année en cours sera de 343 milliards $, ce qui représente 16 % du produit intérieur brut. Les conservateurs, qui forment l’opposition officielle, le lui reprochent farouchement: on dépense sans compter et on augmente la dette qu’on refilera aux générations futures.

Il est toutefois difficile de ne pas donner raison à Justin Trudeau lorsqu’il rappelle qu’une crise de cette ampleur nécessite une réponse forte. Jouer les pingres dans une période comme celle que l’on traverse depuis le mois de mars est la dernière chose à faire.

Avec ces discours successifs, Justin Trudeau joue la carte interventionniste et confirme que son gouvernement se positionne bien à gauche sur l’échiquier politique. C’est probablement ce qu’une majorité de Canadiens avaient envie de constater ces temps-ci.