Dire une chose et faire le contraire

Pour une surprise, c’en est toute une. Mais elle est loin d’être bonne. Le gouvernement libéral de Justin Trudeau se dresse en défenseur de l’industrie pétrolière et gazière en se portant acquéreur de l’oléoduc Trans Mountain. Il dit vouloir le faire au nom de l’intérêt national alors que dans les faits, il s’agit d’un pied de nez aux provinces et à leurs compétences.

Le ministre des Finances Bill Morneau a indiqué mardi que son gouvernement irait de l’avant pour acheter l’oléoduc Trans Mountain et tout l’actif principal de Kinder Morgan Canada. Il s’agit d’une nationalisation pure et simple, qui coûtera au minimum 4,5 milliards $.

Au minimum. Parce que ce prix d’achat est bien en deçà de la valeur du projet d’expansion de l’oléoduc évoquée jusqu’ici par Kinder Morgan et contre lequel s’est prononcé le gouvernement de la Colombie-Britannique. La compagnie estimait à 7,4 milliards $ les coûts relatifs à cette expansion. Le fédéral paye pour mettre la main sur des actifs, mais aura d’autres coûts à assumer et ces coûts demeurent inconnus pour le moment. Déjà, ça passe de travers dans la gorge.

C’est cependant sur le principe que cette décision est le plus répréhensible.

D’abord parce qu’elle va à l’encontre d’un engagement des libéraux annoncé lors de la campagne électorale de 2015. Justin Trudeau s’était engagé à faire de la lutte contre les changements climatiques sa priorité absolue. Lui et son parti s’étaient même engagés à mettre fin aux subventions directes aux industries pétrolière et gazière. Quelques semaines à peine après son élection, il s’était présenté à la Conférence de Paris COP21 en prétendant être celui qui allait ramener le Canada à la table des pays préoccupés par l’environnement et les changements climatiques.

Trois ans plus tard, le voilà qu’il nationalise un oléoduc pour assurer le développement de l’industrie pétrolière dans l’Ouest canadien.

Décidément, les bottines ne suivent pas les babines.

Une telle décision est évidemment teintée d’opportunisme. Les libéraux fédéraux espèrent peut-être faire des gains en Alberta, une province où ils n’ont présentement que trois députés – dont deux ministres –, mais ils pourraient en subir les contrecoups partout ailleurs au pays, notamment au Québec, où l’opposition au pipeline Trans Mountain et au développement de l’industrie pétrolière est toujours très vive.

Justifier une telle intervention par «l’intérêt national» est hasardeux. Évidemment, au-delà des questions de droit constitutionnel qui seront légitimement soulevées, particulièrement par la Colombie-Britannique, il faut se demander collectivement ce qu’est devenue, en 2018, cette notion d’intérêt national. Est-il davantage dans l’intérêt national de sauvegarder des emplois et assurer le développement d’une industrie polluante, que de protéger l’environnement et réduire les émissions de gaz à effet de serre? Il serait certainement intéressant de sonder, réellement, l’intérêt des Canadiens sur le sujet.

Chose certaine, le gouvernement vient de se dessiner lui-même une cible dans le dos pour les mois à venir. L’opposition au projet d’oléoduc ne va pas disparaître. Et maintenant qu’il en est le promoteur, le gouvernement devra faire face aux critiques et justifier son intervention. Le Parti libéral vient, en quelque sorte, de se ranger dans le camp des pro-pétrole.

On n’a pas fini d’entendre parler de ce projet, pour lequel on compte présentement une douzaine de recours devant les tribunaux, notamment par des Premières Nations, qui estiment que le projet d’expansion ne respecte pas leurs droits. La Colombie-Britannique a aussi promis de ne pas jeter l’éponge. Le débat sur les compétences s’annonce épique.

Au fond, le gouvernement a utilisé le seul moyen qui semblait à sa disposition pour sauver le projet d’expansion et rassurer les investisseurs privés. Mais le prix à payer risque d’être élevé, très élevé. Au propre et au figuré.