Au «Grand comité» mardi devant les parlementaires, le fondateur de Facebook Mark Zuckerberg a brillé par son absence.

Devrons-nous casser Facebook?

ÉDITORIAL / Dans un geste sans précédent, des parlementaires de neuf pays, dont le Canada, Singapour, la Belgique, l’Irlande, entre autres, ont tenu mardi à Londres un «Grand comité» pour questionner le patron de Facebook sur l’impact qu’a le réseau social sur notre système démocratique. Mark Zuckerberg n’a pas daigné se présenter, préférant déléguer un représentant pour répondre aux questions.

Quelques jours plus tôt, le parlement britannique a posé un autre geste dramatique, envoyant le Sergent d’armes procéder à la saisie de milliers de courriels et de documents impliquant des dirigeants de Facebook.

Ces neuf pays totalisent 400 millions de citoyens et près de 200 millions d’usagers. Les parlementaires ont signé une déclaration de principes qui affirme : «Il nous revient de créer un système global de gouvernance d’Internet qui pourra protéger les droits et libertés fondamentales des générations à venir.» Cette coopération internationale est le signe qu’une ligne a été franchie, et que le géant numérique aura de moins en moins de latitude pour remodeler le tissu social dans son seul intérêt.

Le monde numérique dans lequel nous évoluons désormais n’est pas le produit d’une évolution «naturelle, il est le résultat de décisions et d’un modèle d’affaires conçu expressément pour maximiser le profit d’une corporation. Les courriels saisis par Londres, qui doivent être rendus publics d’ici une semaine, vont saper encore plus les fondations — et ce qui reste de confiance — d’une société qui abuse d’un pouvoir quasi monopolistique.

À plusieurs reprises, depuis les débuts du réseau social, régulateurs et médias ont identifié ces pratiques abusives, soit l’accès incontrôlé par les développeurs aux données des abonnés et de leurs amis; et l’amplification du discours extrémiste, propice à l’«engagement» des utilisateurs sur la plateforme.

En 2009, quand le réseau comptait 500 millions d’usagers, La Commissaire à la vie privée du Canada, Elizabeth Denham — qui occupe aujourd’hui le même poste pour la Grande-Bretagne — publiait un rapport identifiant ces problèmes. En 2011, la Federal Trade Commission aux États-Unis arrivait aux mêmes conclusions.

Pourtant en 2015, le Guardian révélait que malgré ces avertissements, un développeur avait amassé les données sur 87 millions d’usagers.  Et cette année, on apprenait que ces pratiques ont servi à altérer le déroulement des élections aux États-Unis et du référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne. Si des régulateurs pouvaient prédire ces problèmes depuis 10 ans, comment se fait-il que les dirigeants de Facebook, bien mieux placés, n’aient rien fait avant qu’il soit trop tard?

Parce que cela va à l’encontre du modèle d’affaire qu’ils ont choisi.  

La déclaration signée cette semaine stipule que les compagnies de technologie doivent rendre des comptes aux usagers et reconnaître l’autorité des législatures nationales et des autres organes de la démocratie représentative.

Le grand comité n’engage pas encore les pays eux-mêmes. Ce sont des parlementaires qui ont uni leurs ressources pour s’attaquer à un problème qui dépasse leurs frontières respectives. Mais ils tracent une voie que leurs gouvernements suivront pour élaborer des règles communes, et mettre fin à une dérive qui a beaucoup trop duré.

Lors des audiences, le député néo-démocrate Charlie Angus a évoqué le recours à des mesures antitrust. Il est plus que temps.