Daniel McMahon

Des chiffres et des lettres

ÉDITORIAL / L’homme affiche un sourire honnête. Il est confiant mais il est impossible de lui déceler la moindre trace d’arrogance ou de mauvaise foi. C’est d’ailleurs cette personnalité affable qui lui avait permis, début 2016, de gagner presque instantanément la confiance de la majorité des employés de l’Université du Québec à Trois-Rivières en tant que nouveau recteur de l’institution.

On connaît la suite. Un lock-out décrété entre le 2 et 16 mai 2018 est venu creuser un immense fossé entre le recteur et les professeurs de l’UQTR. Plusieurs mois plus tard, après avoir péniblement ratifié une nouvelle convention collective, Daniel McMahon affirme haut et fort qu’il prendrait la même décision aujourd’hui. «En pareilles circonstances», prend-il soin d’ajouter en répétant les mots de notre journaliste Brigitte Trahan qui dirige l’entrevue éditoriale qui a eu lieu jeudi au Nouvelliste.

En bon comptable, le recteur défile les chiffres pour appuyer sa vision de la situation. En bout de ligne, il y a plus de profs, plus d’argent pour la recherche, plus de subventions du gouvernement, plus d’argent pour assurer le développement de l’université. Bref, il dit mission accomplie.

Et les plaies? Des professeurs ont quand même réclamé sa démission durant ce douloureux épisode de relation de travail. Daniel McMahon assure que les blessures sont déjà pas mal cicatrisées. Il prétend même que la majorité des professeurs à qui il a l’opportunité d’expliquer les «circonstances» qui l’ont incité à décréter ce lock-out sortent de son bureau en disant «comprendre» la décision. Pour le reste, il y aura toujours un pourcentage de mécontents.

Il faut dire ici que le recteur partait peut-être avec un préjugé défavorable aux yeux du corps professoral de l’UQTR. Certes, il avait été un professeur émérite de l’institution. Mais l’absence des lettres Ph.D à la fin de son nom et son «froid» passé de comptable faisaient craindre un décalage dans la philosophie éducative d’une université. Cette crainte aura été finalement plus légitime qu’on l’aurait pensé. Pour M. McMahon, les lettres ne sont pas importantes. Ce sont les chiffres qui comptent.

En entrevue, sans même que la question lui soit posée, Daniel McMahon a lui-même fait allusion à ce «déficit institutionnel» qui l’a rapidement marqué au fer rouge. De là à dire que le dénouement final du conflit le rend encore plus fier après avoir été affublé de cette étiquette, il n’y a qu’un petit pas à franchir.

N’en reste pas moins qu’au-delà de la négociation du contenu de la nouvelle convention, c’est ce lock-out et, par conséquent, cette dissonance philosophique qui ont été à la base de ce bris de confiance entre le recteur et les professeurs. Ceux-ci se sont sentis trahis après avoir accepté sans rechigner un patron pas naturellement issu du même ADN qu’eux. Ils se sont sentis trahis dans leur for intérieur de chercheurs et, selon des sources à l’interne, ils l’ont encore sur le cœur.

Daniel McMahon, lui, a visiblement tourné la page. Il avait un travail à faire et il l’a fait. Bien fait? La question est légitime. Mais quand on regarde en bas de la colonne de chiffres, il l’a fait. D’ailleurs, M. McMahon était bien heureux d’annoncer qu’un équilibre budgétaire était prévisible avant la fin du délai imposé par le gouvernement.

De toute façon, le recteur qui se qualifie lui-même de «l’homme des missions impossibles» ne sera pas en poste longtemps pour subir les éventuels contre-coups de ce conflit de travail. Dans 23 mois, pas un jour de plus, il quittera l’UQTR. Son travail est fait. Dans l’intervalle, il a beaucoup de projets sur la table: promouvoir les célébrations du 50e de l’UQTR, se rapprocher du milieu, augmenter le sentiment d’appartenance de la clientèle étudiante auprès des équipes sportives, superviser d’importantes rénovations d’infrastructures. Ça fait beaucoup à faire pour 23 petits mois de travail, mais ce sera de toute évidence à un autre recteur d’assurer le suivi de plusieurs dossiers puisque Daniel McMahon pourra tirer sa révérence avec le sentiment du devoir accompli lorsque le déficit de l’UQTR sera chose du passé.