De la parole aux actes

La suspension des négociations à l’Aluminerie de Bécancour n’est peut-être pas une si mauvaise nouvelle. Elle forcera assurément le premier ministre élu, François Legault, a donner suite à un de ses engagements qu’il avait qualifié de prioritaire: intervenir personnellement pour régler le lock-out qui touche plus d’un millier de travailleurs.

On va bien sûr laisser le temps au nouveau premier ministre de s’installer et, surtout, d’être assermenté. Mais s’il veut envoyer un message clair, particulièrement dans cette région qu’il a tant courtisée, il devra faire en sorte que ses bottines suivent rapidement ses babines et qu’elles prennent la direction de Pittsburgh, là où se trouve le siège social d’Alcoa.

Il y a un peu moins d’un mois, le chef de la CAQ faisait campagne dans la région et avait été apostrophé par un syndiqué de l’ABI en lock-out. M. Legault avait alors promis d’intervenir, réitérant du même coup les impressions qu’il avait eues quelques jours plus tôt, au terme d’une rencontre d’une demi-heure avec le président du syndicat local, Clément Masse.

«Si on a un gouvernement de la CAQ, ce sera un dossier sur le dessus de la pile. Il faut aller voir la direction de l’entreprise», avait promis François Legault, s’engageant du même souffle à se rendre à Pittsburgh pour rencontrer les dirigeants de l’entreprise. «Il est temps que le gouvernement du Québec s’implique pour voir quel est le problème», avait-il ajouté.

Depuis lundi, M. Legault l’a, son gouvernement de la CAQ. Et l’actualité le rattrape.

Un conflit de travail dans une aluminerie n’est assurément pas le seul dossier qui doit préoccuper le premier ministre élu ces jours-ci. Mais cette rupture des négociations devient suffisamment inquiétante pour qu’il y ait une action gouvernementale rapide. Le premier ministre peut aussi considérer qu’il est de son devoir d’agir en raison des pertes de revenus d’électricité pour le gouvernement, pertes qui se chiffrent actuellement à plus de 160 millions $ selon la partie syndicale, et des pertes de revenus d’impôt sur les salaires des employés.

Depuis la rencontre syndicale-patronale tenue à Pittsburgh il y a quelques semaines, quelques séances de travail d’un comité restreint formé de représentants spécifiquement mandatés par les deux parties avaient eu lieu à Montréal. Le but était de mettre la table pour une reprise des négociations. Mais le constat abrupt est tombé vendredi, par voie d’un communiqué émis par le médiateur spécial, Lucien Bouchard: les positions de l’employeur et celles du syndicat sont trop éloignées.

Si François Legault passe de la parole aux actes et qu’il fait d’ABI un dossier prioritaire, comme le réclame d’ailleurs le maire de Bécancour, il enverrait certainement un message clair selon lequel le Québec entier souhaite que ce conflit prenne fin.

Cela fera bientôt neuf mois que le conflit dure. Normalement, on serait dû pour un accouchement.

Mais l’éloignement constaté entre les positions des parties, à moins qu’il soit une conséquence d’une stratégie patronale, vient s’ajouter à une série d’échecs dans les tentatives de règlement de ce conflit. Même la médiation, pourtant pilotée par un mandataire expérimenté, ne semble avoir rien donné.

On comprend que l’enjeu, du moins du point de vue patronal, dépasse celui de la convention collective. Alcoa souhaite apporter des modifications profondes à l’organisation du travail afin de rendre l’usine plus compétitive, ce qui impliquerait une plus grande flexibilité des employés et qui entraînerait potentiellement, à moyen ou à long terme, une baisse de l’effectif. La partie syndicale, quant à elle, semble préoccupée par les modifications demandées à leur régime de retraite et par le processus d’octroi de postes à l’intérieur de l’usine.

Neuf mois, pour rapprocher ces deux camps, c’est déjà beaucoup trop. On croyait que la nomination d’un médiateur allait aider, mais visiblement, ce ne fut pas le cas.

Il est temps d’essayer autre chose.