Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Coup de Jarnac électoraliste

ÉDITORIAL / Le Canada est un gros méchant qui profite des États-Unis, comme d’habitude. C’est à peu près ce qu’a dit le président Donald Trump, jeudi, quand il a annoncé l’imposition de droits de douane de 10 % sur l’aluminium primaire provenant du Canada. À l’heure où les nations tentent de redresser leur économie, nos voisins du sud n’ont rien trouvé de mieux à faire que de jeter un voile d’incertitude sur l’industrie de l’aluminium, déjà affaiblie par la crise de la COVID-19.

Sous prétexte de vouloir protéger l’industrie de la transformation de l’aluminium et les nombreux emplois qui y sont rattachés, le président Trump brandit l’arme du protectionnisme à outrance, un discours qui plaît à une bonne partie de l’électorat ouvrier. Quand on regarde l’impopularité du président, ses difficultés dans les sondages et les ratés dans la gestion de la pandémie, il est difficile de ne pas conclure que le coup d’éclat de jeudi est en fait un coup de Jarnac. Une manœuvre bassement électoraliste pour tenter de gagner quelques points dans des États qui avaient basculé en sa faveur en 2016.

Aux prises avec un déficit commercial imposant, les États-Unis estiment que leur propre secteur de l’aluminium a été «décimé» par le Canada. Il est vrai que le contexte de pandémie a forcé les alumineries canadiennes à produire une forme d’aluminium plus brut pour pouvoir maintenir des exportations au sud de la frontière. L’aluminium à valeur ajoutée, notamment utilisé dans les secteurs de l’automobile et de l’aéronautique, n’était plus très en demande. Mais dans les faits, c’est plutôt la surcapacité de production du côté de la Chine, où cette industrie est largement subventionnée, qui fait mal à la production nord-américaine. Le Canada et les États-Unis, au lieu de se replonger dans des guerres tarifaires, auraient avantage à s’unir pour combattre la concurrence chinoise. Imposer des tarifs et riposter, comme le Canada entend le faire, provoque d’inutiles perturbations dans un secteur fragile.

La vice-première ministre Chrystia Freeland, qui a plus d’une fois goûté à la médecine de Donald Trump en ce qui a trait aux échanges entre le Canada et les États-Unis, a annoncé vendredi que le Canada allait imposer des contre-tarifs d’une valeur totale de 3,6 milliards $ dès le mois prochain. Elle estime que les tarifs imposés par nos voisins du sud sont «inutiles, injustifiés et inacceptables» et qu’ils nuiront à l’économie américaine. Ironiquement, des consommateurs états-uniens subiront eux aussi les contrecoups de cette décision, en devant payer des prix plus élevés pour certains produits.

La réplique du Canada est prudente et appropriée. L’imposition de contre-tarifs sur des produits spécifiques aura un impact sur les exportations états-uniennes et aura peut-être comme conséquence d’encourager davantage l’achat local de ce côté-ci de la frontière. Il sera aussi important de s’assurer que les revenus provenant de cette mesure de riposte iront à la modernisation du secteur de l’aluminium, particulièrement au Québec, d’où partent 90 % des exportations d’aluminium à destination des États-Unis. Lors d’un précédent chapitre de ce conflit commercial, les revenus des tarifs imposés sur l’aluminium et l’acier étaient allés essentiellement au secteur de l’acier.

La décision des États-Unis survient à un curieux moment. Non seulement le monde entier fait face à une pandémie qui secoue l’économie, mais on croyait bien que la conclusion de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique allait permettre d’éviter de telles situations. Même si cet accord, entré en vigueur il y a à peine un mois, ne protège pas le Canada contre l’imposition de tarifs, le contexte de cette entente aurait pu permettre d’espérer une trêve dans la guerre commerciale entre deux pays pourtant alliés à plusieurs niveaux. Ce à quoi on assiste, c’est plutôt à des manifestations d’humeur d’un président en quête de réélection qui modifie les règles de façon unilatérale.