Ces hommages qui tombent en disgrâce

ÉDITORIAL / C’est toujours un sujet délicat. Doit-on retirer un hommage toponymique à une personne dont l’étoile pâlit a posteriori? C’est la question que se posent ces jours-ci les membres du comité de toponymie de Trois-Rivières à la suite de la demande de représentants de la communauté atikamekw de Manawan visant à faire changer de nom la rue Roger-Garceau. Si les raisons évoquées pour justifier cette demande sont suffisamment fondées et crédibles, ce qui semble être le cas ici, la réponse devrait être oui.

Le cas de Roger Garceau, du moins dans sa dimension toponymique, rappelle en tous points celui de Claude Jutra. Le piédestal du cinéaste s’est écroulé, en 2016, à la suite d’allégations de pédophilie suffisamment sérieuses pour provoquer une onde de choc. Des municipalités et des organisations ont alors entrepris de débaptiser des rues, des places ou des prix prestigieux.

Roger Garceau a été membre de l’ordre franciscain séculier et s’est impliqué dans des causes humanitaires dans différents pays comme le Liban, la Thaïlande ou le Congo. Il a enseigné à Manawan de 1976 à 1978 et c’est là, selon des témoignages crédibles, qu’il aurait agressé sexuellement une vingtaine d’enfants autochtones durant son séjour.

Plus tôt cette semaine, deux de ces présumées victimes accompagnaient le vice-chef de Manawan à l’hôtel de ville de Trois-Rivières pour demander le retrait du nom de Roger Garceau dans la toponymie trifluvienne. En 2014, la Ville avait donné ce nom à une rue située dans le district des Vieilles-Forges, au nord de la rue Tebbutt. Roger Garceau, qui est décédé à Trois-Rivières en 2005, a notamment été directeur général de la FADOQ-Mauricie. La Ville avait aussi voulu reconnaître l’engagement humanitaire de ce membre de la communauté des Frères des écoles chrétiennes qui a œuvré pendant plusieurs années sur la scène internationale. Il a participé à l’ouverture de plus de 60 dispensaires, d’un hôpital et de cliniques pour lépreux.

L’œuvre est colossale. Il n’y a pas de doute là-dessus. Mais les témoignages d’une vingtaine de victimes concernant des abus présumément commis par Roger Garceau viennent assombrir le portrait. L’argument de la présomption d’innocence devient difficile à évoquer: l’homme ne reviendra pas d’entre les morts pour subir un procès.

Et même s’il n’y a aucun jugement contre l’homme, il n’en demeure pas moins que le dossier des agressions alléguées est étoffé. Il ne s’agit vraisemblablement pas, ici, d’une démarche faite par une seule personne qui aurait des raisons d’en vouloir à l’individu. Une vingtaine de membres de la communauté atikamekw ont même intenté un recours collectif contre le gouvernement fédéral, qu’ils accusent de ne pas avoir réagi concernant les abus présumés commis par Roger Garceau.

Qui plus est, en 2009, des Inuit avaient intenté un recours collectif contre la Commission scolaire Kativik Ilisarniliriniq, qui a embauché M. Garceau en 1979. D’anciens élèves faisaient état d’agressions «physiques, sexuelles et mentales» par l’enseignant, qui était alors en poste à Quaqtaq. La poursuite s’est réglée hors cour.

Le degré de controverse est, ici, suffisamment élevé pour retirer l’odonyme. Un hommage toponymique ne doit pas avoir pour effet de provoquer ou de raviver de la douleur chez quelque personne que ce soit. La démarche des présumées victimes et de la communauté atikamekw de Manawan est pleinement justifiée.

Par contre, si la Ville de Trois-Rivières accède à leur demande et retire le toponyme, il faut rappeler qu’il n’appartient malheureusement pas à ces demandeurs de suggérer un toponyme de remplacement. L’intention est louable, mais il s’agit d’une prérogative de la Ville, qui doit normalement avoir une banque d’odonymes potentiels. Il faut cependant leur donner raison sur un point: la toponymie trifluvienne manque de références aux Premières Nations.

Voilà certainement de quoi alimenter les discussions au comité de toponymie. Chose certaine, on ne peut pas entretenir une controverse aussi lourde sur le plan humain.