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Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Bonnes raisons, mauvais jugement

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ÉDITORIAL / Ça tombe comme des mouches. Des ministres démissionnent, des députés se voient relevés de certaines fonctions parlementaires, le chef de cabinet du premier ministre de l’Alberta se fait montrer la porte, des conseillers municipaux tentent de se justifier... 

Leur péché? Avoir voyagé en temps de pandémie, alors qu’une recommandation de ne pas voyager à l’étranger est en vigueur. On peut penser que c’est cher payé, mais dans une situation où prévaut l’effort collectif, c’est plutôt le manque de jugement qu’il faut ici souligner. Et constater une fois de plus le poids de l’exemplarité qui pèse sur les élus, peu importe le niveau de gouvernement.

Toutes les raisons sont bonnes pour tenter de justifier un tel déplacement: visiter un grand-père malade en Grèce comme l’a fait la députée néo-démocrate Niki Ashton, boucler une transaction de vente de propriété à Palm Springs comme l’a fait le ministre saskatchewanais Joe Hargrave, rendre visite à son conjoint péruvien bloqué au Pérou, comme l’a fait le député caquiste Youri Chassin... Le problème, c’est que bien des citoyens ont des raisons au moins aussi bonnes et font plutôt le choix de rester au pays.

Combien de personnes n’ont pas pu voir un proche malade, ici ou à l’étranger? Combien de personnes n’ont pas pu assister aux funérailles d’un proche? Combien d’entrepreneurs n’ont pas pu brasser des affaires comme ils l’auraient souhaité parce que les déplacements sont limités? Combien de personnes auraient voulu se réfugier dans un tout-inclus ou dans leur résidence secondaire en Floride pour échapper un peu à la morosité du confinement?

Mais ce serait permis pour les élus?

La réponse est non. Malheureusement, peut-être, mais c’est non.

Une norme d’exemplarité doit nécessairement envelopper les comportements des élus. Quand des gouvernements demandent aux citoyens de limiter leurs déplacements et recommandent de ne pas voyager, il est nécessaire que les représentants de ces gouvernements prêchent par l’exemple.

Il est vrai que les voyages ne sont pas interdits à proprement parler. Il est vrai aussi que la plupart des élus qui ont payé le prix de leur escapade jusqu’à maintenant ont tous pris les moyens pour respecter les mesures liées à la quarantaine, aux interdictions de rassemblements ou aux tests de dépistage obligatoires. Mais cela n’excuse pas le fait de partir alors qu’on recommande expressément de ne pas le faire. Partir en voyage, peu importe la destination et quelle que soit la raison, témoigne d’un manque de jugement flagrant.

Il était prévisible que la lassitude de la population, qui se traduit souvent par une mèche un peu plus courte et un seuil de tolérance abaissé, allait donner lieu à une chasse aux sorcières et à une forte réprobation des élus voyageurs. Plusieurs en ont ras le bol de la pandémie et des mesures contraignantes qui viennent avec. Alors on cherche des boucs émissaires, des personnes à dénoncer dans des rassemblements illégaux, des élus à pointer du doigt. Les procès d’intention sont nombreux.

Cette grogne de la population est tellement forte que les chefs de partis politiques n’ont d’autre choix que de s’y plier et de rappeler à l’ordre les élus qui ne respectent pas les règles ou même les recommandations. Fermer les yeux ou passer l’éponge attiserait davantage le mépris des institutions et la hargne envers la classe politique en général.

Jusqu’à maintenant, les sanctions ont frappé le député libéral Pierre Arcand, qui est allé à son condo de la Barbade dans le temps des Fêtes. Il perd son dossier de critique de l’opposition en matière de Transports. Elles ont aussi eu raison du ministre ontarien des Finances, Rod Phillips, du ministre de la Voirie de la Saskatchewan, Joe Hargrave, et de la ministre albertaine des Affaires municipales, Tracy Allard. Deux députés libéraux fédéraux se sont fait taper sur les doigts. La députée néo-démocrate Niki Ashton s’est vu retirer ses dossiers comme critique du troisième groupe d’opposition aux Communes. Cinq députés albertains ont eu droit à des rétrogradations.

Mais qu’en est-il des conseillers municipaux qui s’envolent vers l’étranger? Le maire ou la mairesse, à moins d’être en présence d’un parti politique municipal dont les délinquants feraient partie, n’a aucun ascendant en lien avec la discipline ou le comportement des élus. Une rétrogradation ou une punition semblent peu probables dans ces cas. Il n’y a, en fait, que la vindicte populaire ou le lynchage public qui pourraient faire d’eux des cibles de choix.

Il faut, enfin, donner raison au maire de Shawinigan, Michel Angers, qui estime que le gouvernement fédéral aurait tout simplement dû fermer les frontières pour éviter une telle accumulation de situations moralement préoccupantes. Cela aurait surtout permis d’éviter une situation d’incohérence manifeste entre les recommandations très strictes et la permission de voyager.