Martin Francoeur
Le Nouvelliste
Martin Francoeur

Bâtir des ponts au lieu de les bloquer

ÉDITORIAL / Le pont Laviolette ne sera finalement pas bloqué, jeudi, contrairement à ce qui était envisagé par les syndiqués du secteur de la santé depuis quelques semaines. 

C’est une nouvelle qui est accueillie avec soulagement tant par les élus que par la population en général. Et c’est peut-être beaucoup mieux ainsi si les travailleuses et travailleurs de la santé veulent compter sur la sympathie voire l’appui du public dans leurs revendications.

On sentait bien qu’il n’était pas naturellement dans la culture syndicale des employés de la santé de poser un geste aussi radical que celui de bloquer un pont. En annonçant ses intentions longtemps à l’avance pour un tel coup d’éclat, les dirigeants syndicaux voulaient peut-être tâter le pouls de la population. Ça a marché. Il n’a pas fallu attendre trop longtemps pour que les inquiétudes des élus se fassent entendre, tout comme celles des dirigeants d’entreprises et surtout, celles de Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Et quand cette inquiétude est légèrement teintée de colère ou d’exaspération, ce n’est pas bon pour la cause des travailleurs.

Vendredi dernier, les syndiqués du secteur de la santé ont annoncé en point de presse qu’ils renonçaient à leur geste d’éclat. Le moyen de pression visait à lancer un message au gouvernement du Québec pour qu’il s’occupe du système de santé. Les travailleurs sont à bout de souffle et ils ne savent plus quel moyen prendre pour se faire entendre et surtout pour forcer le gouvernement à agir.

Une large partie de la population est sensible aux appels à l’aide des syndicats de la santé, surtout dans le contexte actuel, alors que la pression est particulièrement forte sur le réseau de la santé et sur ses employés. Il n’aurait pas fallu compromettre cette sensibilité.

Le président du Syndicat du personnel paratechnique, des services auxiliaires et des métiers du CIUSSS Mauricie–Centre-du-Québec, Pascal Bastarache, a tout de même pu passer un message en livrant la décision syndicale, vendredi. Alors qu’il annonçait que la population n’allait pas être prise en otage quelques heures sur un pont bloqué, il a pris soin de mentionner que lui et ses collègues ont entendu les protestations et la «détresse» que plusieurs citoyens ont manifestée. «Mais nous, qui va entendre notre cri? Qui va mettre fin à notre cauchemar?», a-t-il demandé.

Les moyens sont limités pour que les travailleuses et travailleurs du milieu de la santé puissent se faire entendre. Ils ne peuvent pas compromettre les services essentiels, surtout en temps de pandémie. Déjà que plusieurs tombent au combat, soit par des congés de maladie, des périodes d’isolement, des retraites anticipées ou des réorientations de carrière, les moyens de pression impliquant des absences du travail sont, à toutes fins utiles, improductifs. Et ils pourraient aussi faire basculer le rapport de force dans le contexte de négociation. L’appui de la population est essentiel.

Les syndiqués de la santé considèrent qu’ils approchent «dangereusement» d’un point de non-retour en ce qui a trait à leurs conditions de travail. Normalement, on réserve de telles formules aux ultimatums dans des contextes de négociations. Mais en pleine crise sanitaire, les nouvelles qui viennent du front semblent donner raison à ces travailleuses et travailleurs surchargés. Que le gouvernement les appelle «nos anges gardiens», cela ne suffit plus. Ça aura eu pour effet de créer, certainement, un large courant de sympathie envers ces hommes et ces femmes. Et c’est amplement mérité.

Mais une fois qu’on est d’accord là-dessus, par quels moyens pourrait passer le ras-le-bol des employés? Certainement pas par des gestes de désobéissance civile. Des individus qui ont déjà bloqué des ponts ou des autoroutes ont déjà écopé d’amendes importantes. Ce n’est pas spontanément l’image qu’on s’attend de voir projetée par nos «anges gardiens».

Chose certaine, leur message passe beaucoup mieux par des publicités aussi fortes que celle qui est diffusée à la télévision depuis quelques jours. Dans cette publicité, on voit plusieurs travailleurs de services publics littéralement s’effondrer, vraisemblablement en raison de la surcharge de travail et de la fatigue accumulée. Leur propre santé est en jeu. Un enfant, témoin de l’effondrement de son éducatrice fixe la caméra en disant: «Même moi je le vois puis je ne comprends pas pourquoi on accepte qu’elles travaillent dans ces conditions-là.» Par la suite, une personne en fauteuil roulant, dans un hôpital, assiste, impuissante, à l’évanouissement d’une infirmière. «On voit tous que nos services publics s’écroulent. Vous, Monsieur Legault, le voyez-vous? Il faut les relever», insiste-t-elle.

C’est fort, c’est puissant, c’est clair. Et c’est respectueux.

De tels messages marquent encore davantage l’imaginaire en cette période trouble. Les employés de la santé sont bien placés pour le savoir. Le plus surréaliste, c’est que le gouvernement doit affronter ce contexte de négociation en pleine période de crise, ce qui en plus de doubler la tâche, le place en position plus vulnérable.

Bloquer un axe majeur comme le pont Laviolette aurait été une erreur stratégique. Les syndiqués de la santé doivent plutôt continuer de miser sur la sympathie de la population. Leur plaidoyer n’en sera que plus vibrant.