Andrew Scheer

Andrew Scheer et la mauvaise foi

ÉDITORIAL / Les conservateurs d’Andrew Scheer jouent une fois de plus la carte de l’alarmisme, du sensationnalisme et du populisme de bas étage dans le dossier de l’aide financière gouvernementale aux médias d’information. En dénonçant la composition du groupe indépendant d’experts qui décidera des critères d’admissibilité aux nouvelles mesures fiscales, le chef lui-même s’abaisse au même niveau d’ignorance que celui de certains de ses députés qui avaient vu dans ces mesures rien de moins que la tentative, par Justin Trudeau, d’acheter les journalistes en prévision de la prochaine campagne électorale.

Déjà, on nageait dans le délire. C’était en novembre dernier, peu après l’annonce du ministre des Finances Bill Morneau concernant une aide fédérale aux médias. De voir une députée comme Michelle Rempel – qui a pourtant une feuille de route appréciable – prendre la parole dans une vidéo pour dire que la liberté d’expression au Canada était en train de mourir et que l’aide à la presse allait avoir pour effet de transformer tous les reportages en demandes de subventions.

Cette semaine, c’est le chef Andrew Scheer lui-même qui reprend cette argumentation de dénigrement teintée de mauvaise foi. Selon lui, la décision des libéraux de nommer un syndicat anti-conservateur au comité qui déterminera les modalités d’attribution de l’aide aux médias vient prouver que le premier ministre Justin Trudeau tente de piper les dés en sa faveur pour remporter les prochaines élections.

C’est bien mal connaître le fonctionnement des médias de penser ainsi. Et c’est certainement mal connaître l’ouverture et la rigueur qui animent les organismes appelés à structurer l’attribution de l’aide financière. Monsieur Scheer n’a pas apprécié qu’un syndicat comme Unifor – qui représente environ 12 000 journalistes au Canada – soit appelé à participer à cette démarche. C’est son droit. Il a un contentieux avec ce syndicat. Mais de là à dénigrer l’ensemble de la démarche et de la présenter comme une façon d’acheter les médias, c’est inacceptable. Surtout à une époque où la confiance du public envers les médias et les journalistes est rudement mise à l’épreuve. Scheer alimente les cyniques, les détracteurs, les populistes.

D’autres syndicats siégeront au sein du groupe d’experts, avec d’autres organisations professionnelles. La démarche est sérieuse. Elle marque certainement une transition dans la façon de concevoir qu’une aide gouvernementale puisse être accordée à des médias, ce qui se fait déjà avec Radio-Canada. Et à ce qu’on sache, cela n’empêche pas la salle des nouvelles de Radio-Canada d’être impartiale, en contexte électoral ou non.

Pour ce qui est des difficultés que rencontrent les médias canadiens, Andrew Scheer dit préférer les solutions qui «viennent du marché», sans évidemment préciser ce à quoi il fait allusion. Il préfère «chercher les façons où le gouvernement peut assurer que les gens qui créent le contenu puissent recevoir l’argent». C’est là où beaucoup de tentatives risquent d’échouer, par exemple quand on ferme la porte à une taxation des géants du web.

Andrew Scheer n’en est pas à la première démonstration de mauvaise foi envers les médias. Comment se fait-il que les critiques de l’aide fédérale ne viennent que des conservateurs et non de tous les partis d’opposition? Est-ce pour alimenter une méfiance volontairement provoquée? L’idée doit certainement plaire à Maxime Bernier, ex-conservateur et nouveau chef du Parti populaire du Canada, qui mettait récemment ses partisans en garde contre les médias traditionnels, qu’il accuse de déformer ses propos.

Les politiciens, au moins autant que les médias eux-mêmes, ont leur part de responsabilité dans la crise de confiance en matière d’information. Ils savent pertinemment ce qui est vrai et ce qui relève davantage du racolage et du populisme.