ABI: vers une entente négociée?

ÉDITORIAL / Le tribunal populaire n’a pas mis beaucoup de temps à condamner le rejet, par les employés syndiqués de l’Aluminerie de Bécancour, de l’offre patronale déposée la semaine dernière. Nombreux sont ceux qui ont brandi l’épouvantail de la fermeture ou qui ont carrément annoncé celle-ci. Malgré le risque réel, il semble plus plausible que ce refus tonitruant n’ait eu pour but que de rappeler à l’employeur que les syndiqués veulent une entente négociée. Ce qui serait la moindre des choses.

Les employés sont beaucoup plus au fait que quiconque de la situation de l’usine et des conséquences de la proposition patronale. Difficile, pour le public, de saisir toutes les subtilités du conflit en cours, des revendications syndicales et de la proposition patronale. On n’en sait que très peu sur les positions de part et d’autre. On ne connaît rien du climat de travail à l’intérieur de l’usine avant le décret du lock-out. Et notre connaissance des subtilités du marché de l’aluminium est limitée.

Bien sûr, comme citoyens d’une région touchée de plein fouet par cet interminable conflit de travail, on peut tous avoir une opinion sur ce qui se passe à Bécancour. Mais cette opinion ne permet certainement pas de condamner avec dureté le vote des syndiqués.

L’incompréhension est légitime. Le blâme et les réquisitoires sont prématurés.

Quelque 680 employés syndiqués d’ABI sur les 829 qui ont voté ont dit non aux offres en toute connaissance de cause. Il y a lieu de croire que l’offre de l’employeur, semble-t-il moins avantageuse que celle qui avait été déposée au tout début du conflit, n’était pas convenable. Le vote est sans équivoque. Pour que cette opposition ait eu le dessus sur ce que plusieurs croyaient être un essoufflement ou une lassitude, il fallait certainement un degré élevé d’inacceptabilité pour les syndiqués qui sont conscients des risques et de ce qu’ils ont à perdre ou à gagner dans ce processus.

Souvent qualifiés, depuis le début du conflit, de bébés gâtés, de gras durs, de pleurnichards, d’inconscients ou d’irresponsables, les syndiqués d’ABI demandent peut-être beaucoup, mais ils ne veulent, au fond, qu’une seule chose: une entente qui les respecte. Et ce respect, à leurs yeux, passe par une entente négociée.

Dans un tel contexte, il aurait été étonnant que la plus récente offre soit acceptée comme on accepte un carré de sucre à la crème.

Il est vrai que les employés d’ABI sont bien traités. Leurs salaires sont parmi les plus avantageux dans l’industrie. Et c’est souvent là-dessus que repose l’incompréhension ou la colère de monsieur et madame Tout-le-monde. Mais ABI est une entreprise privée et les salaires ne constituent pas un enjeu qui pèse lourd dans le présent conflit de travail.

La nouvelle encourageante, s’il y en a une, c’est l’intention rapidement manifestée par les dirigeants du syndicat de présenter une contre-offre à la partie patronale. Ça, c’est plutôt réjouissant. Et il y a fort à parier que c’est précisément ce à quoi s’attendaient les représentants patronaux lorsqu’ils ont déposé leur offre sur la table la semaine dernière. Pour que l’on demande au ministre du Travail, Jean Boulet, de surseoir à sa volonté de présenter une hypothèse de règlement, c’est qu’on a de bonnes raisons de croire que la négociation peut reprendre et qu’il y a un potentiel de règlement.

Plutôt que de déjà sombrer dans la fatalité et annoncer prématurément la fermeture de l’ABI, il faut plutôt souhaiter que cette reprise de discussions ait lieu. Rien, dans les derniers mois, ne laisse croire que l’employeur ait une quelconque volonté de fermer l’usine. Il y a même un processus d’embauche de cinq nouveaux cadres qui est en cours avec une mission claire, pour quatre d’entre eux, d’«être des agents de changement en matière de culture de relations de travail et d’organisation de travail».

Donnons maintenant la chance aux parties de se rasseoir et de se parler de cette culture de relations de travail et de cette organisation du travail. C’est là qu’il y a du travail à faire. De part et d’autre.