ABI: optimisme et prudence

ÉDITORIAL / Un peu plus de cinq mois après la fin du lock-out à l’Aluminerie de Bécancour (ABI), le retour au travail des employés figurant sur la liste de rappel est maintenant complété. L’usine pourrait même procéder à de nouvelles embauches. La reprise des activités est un long processus, mais assurément une bonne nouvelle pour la région. Mais pour que l’optimisme puisse être total, on attend toujours un signal de la part d’Alcoa et de Rio Tinto pour des investissements à l’usine de Bécancour.

Sur le millier de travailleurs syndiqués que comptait l’ABI au déclenchement du conflit, il y a deux ans, il en reste maintenant 837 en raison des départs à la retraite et des démissions. Ceux-ci sont tous de retour au travail. Dans des fonctions ou des horaires qui ne sont pas nécessairement les leurs. Mais dans un contexte de redémarrage des cuves, une bonne dose de flexibilité s’impose. La collaboration des employés semble exemplaire.

L’employeur dit être «dans les temps» pour compléter le redémarrage au deuxième trimestre de 2020, comme prévu dans le protocole de retour au travail. Et déjà, avec le rappel de tous les travailleurs syndiqués, ABI n’aura pas à verser de sommes astronomiques dans le vide, comme elle s’était engagée à le faire. La direction s’était engagée à verser un montant de 635 $ par semaine pour tous les employés qui n’auraient pas été rappelés au travail dans les cinq mois suivant la reprise. Cela a fait cinq mois le 26 décembre.

Le long conflit a certainement laissé des traces, mais il semble maintenant que l’optimisme soit au rendez-vous. Et que des changements dans l’organisation du travail et dans la dynamique des relations de travail sont déjà perceptibles.

C’est qu’il y a un changement générationnel qui s’opère ces années-ci à l’ABI. Les travailleurs de la première heure, qui étaient là depuis l’ouverture, sont pour la plupart partis à la retraite. Et l’idéologie syndicale a certainement évolué, particulièrement depuis le trop long conflit qu’on vient de connaître.

Le redémarrage de l’ABI est assurément une bonne nouvelle pour la région. L’aluminerie génère, doit-on le rappeler, des retombées économiques annuelles évaluées à 500 millions de dollars.

Si la rentabilité de l’ABI ne semble pas faire de doute – le nouveau contrat de travail devrait permettre à l’usine de traverser de façon compétitive les prochains cycles du marché –, il faudra tôt ou tard envisager une modernisation de l’usine, dont la construction remonte maintenant à 33 ans. Depuis ce temps, la Chine est devenue un joueur majeur dans le secteur de l’aluminium. D’autres alumineries au Québec ont fait l’objet d’investissements considérables afin de les mettre à jour sur le plan technologique et pour accroître la production.

Mais pas celle de Bécancour.

C’est vrai qu’avec un prix de l’aluminium qui oscille autour de 1800 $ la tonne ces jours-ci, le temps n’est peut-être pas propice à des investissements majeurs. On est encore loin des 2000 $ ou 2200 $ de 2018. L’enjeu, pour l’ABI, sera d’être le plus efficace possible dans son redémarrage, afin d’accroître la productivité et améliorer sa compétitivité. Ce n’est qu’une fois que ces objectifs seront atteints que la compagnie pourra envisager des investissements.

L’industrie de l’aluminium fait toutefois face à des défis considérables. À la mi-octobre, la firme Goldman Sachs estimait qu’une contraction de l’activité manufacturière plus prononcée que prévu, d’importantes réductions dans les investissements en capitaux à l’extérieur de la Chine et un haut degré d’incertitude pèsent sur le marché de l’aluminium. Les auteurs de cette analyse disaient même entrevoir une autre baisse des prix de l’aluminium, revoyant ainsi ses propres prédictions.

Le marché de l’aluminium est parfois imprévisible: la demande baisse, des alumineries reprennent leurs activités, la concurrence avec le métal recyclé est forte. Mais maintenant que l’usine de Bécancour semble redémarrer rondement, il faut penser à son avenir. Sérieusement.

Avec lucidité, avec optimisme et avec prudence.