François Legault

ABI: l’erreur de Legault

ÉDITORIAL / «Le syndicat doit faire des compromis.» «Je ne trouve pas que le syndicat est raisonnable.» Le moins que l’on puisse dire, c’est que François Legault n’y est pas allé avec le dos de la cuillère à l’endroit des employés de l’ABI qui sont en lock-out depuis maintenant plus de 15 mois. En début de semaine, le premier ministre du Québec rencontrait les instances syndicale et patronale pour la première fois depuis qu’il a été élu. Une journée qui risque de laisser des marques.

Plusieurs observateurs s’attendaient à ce que François Legault profite de ces rencontres pour rapprocher les parties et pour calmer le jeu, lui qui avait été maintes fois interpellé concernant le contrat qui permet à l’entreprise de ne plus payer sa facture d’électricité en cas de force majeure. Il faut dire que le premier ministre l’avait un peu cherché en mentionnant, en pleine campagne électorale, qu’un contrat «ça se déchirait».

Non seulement François Legault a profité des discussions de lundi pour réitérer son impuissance face à un contrat qui a été négocié entre l’ABI et Hydro-Québec, mais il y est allé de sévères et inexplicables déclarations qui risquent d’avoir de graves conséquences pour les suites du conflit. En se rangeant ainsi du côté de l’employeur, le nouveau premier ministre vient de donner des munitions à la partie patronale en plus d’attiser les braises syndicales. Bref, au lieu de rapprocher les parties, il vient de dangereusement les éloigner. Impossible que le ministre Jean Boulet, qui travaille avec minutie depuis plusieurs mois pour régler le conflit, soit en accord avec les propos de son patron. Évidemment, il ne le dira pas publiquement. Mais, dans son for intérieur, il doit se demander quelle mouche a piqué son premier ministre.

Ces déclarations sont encore plus embêtantes qu’elles sont survenues alors que la partie patronale étudiait une contre-proposition du syndicat. Pas étonnant que la rencontre de conciliation de mercredi n’ait donné aucun résultat et que la direction en ait profité pour confirmer qu’elle refusait cette contre-proposition. Les sorties de François Legault ont donné le gros bout du bâton aux dirigeants de l’ABI. Sûrement que ceux-ci n’en demandaient pas tant.

En fait, tout le monde essaie tant bien que mal de comprendre les déclarations du premier ministre et, surtout, ce qu’il veut provoquer en agissant de la sorte. Le professeur au département de gestion des ressources humaines de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Jean-Claude Bernatchez, n’a jamais été témoin d’une telle situation en 30 ans de carrière. C’est tout dire.

Différentes explications sont avancées pour tenter de justifier le comportement du premier ministre Legault. Visiblement, la rencontre qu’il a eue avec la direction de l’ABI l’a déstabilisé. Une fermeture définitive a-t-elle été évoquée? Lui a-t-on présenté des exemples de gestion du travail qui lui ont fait écarquiller les yeux? Chose certaine, il semble avoir été davantage interpellé par les arguments de l’employeur que par ceux des représentants syndicaux.

Il faut dire que l’opinion publique est un baromètre important pour le premier ministre. Il sait très bien que la faveur populaire ne penchera jamais en faveur d’employés qui gagnent en moyenne plus de 90 000 $ par année et c’est sûrement pour cette raison qu’il a publiquement rappelé combien gagnait un employé de la compagnie. Or, il s’agit d’une manœuvre malhonnête puisque la question salariale n’a jamais été un enjeu dans les présentes négociations.

Cela ne veut pas dire que les syndiqués n’ont pas un peu d’eau à mettre dans leur vin. Mais ce n’est sûrement pas le rôle du premier ministre de leur indiquer la voie à suivre. Pas de cette façon-là en tout cas. On le répète, François Legault devait trouver une façon de rapprocher les parties. Il devait être rassembleur et il ne l’a pas été. Il a raté son coup.

Si François Legault pensait provoquer les choses en mettant ainsi toute la pression sur les employés, il a réussi. S’il pensait que ces déclarations allaient faire fléchir les syndiqués de l’ABI, il risque de réaliser assez rapidement qu’ils ont la couenne pas mal plus dure qu’il ne le pense. On peut même se demander si ces déclarations ne pourraient pas mener à ce que tout le monde redoute: une fermeture qui ferait vraiment mal à toute une région!