ABI: il était grand temps

ÉDITORIAL / Le lock-out à l’Aluminerie de Bécancour est maintenant chose du passé. Il était grand temps. Le vote massif des syndiqués pour l’acceptation de la plus récente offre de l’employeur marque non seulement une volonté de mettre un terme au conflit et de retourner au travail, mais aussi et surtout une rupture avec ce qu’on pourrait appeler l’acharnement syndical.

Quand 79,8 % des membres du syndicat – qui ont voté dans une proportion de 93 % – décident d’aller à l’encontre de la recommandation de leur comité exécutif, ça en dit long sur l’atteinte de ce point de rupture. Sur l’épuisement moral des syndiqués. Ce sont eux qui subissent les contrecoups financiers et moraux de ce conflit. Ce sont eux qui, depuis plus de dix-sept mois, subissent les commentaires souvent désobligeants de plusieurs citoyens.

Ce sont eux, pourrait-on dire, qui ont entendu l’appel de l’employeur qui, vendredi dernier, envoyait devant les médias trois de ses représentants pour présenter cette offre globale et définitive. Les travailleurs en ont eu assez.

Mais au-delà de la pression et de la fatigue qui s’accumulaient chez les syndiqués, il faut bien constater que leur bataille n’a pas été vaine. La plus récente offre de l’employeur, même si elle ne répondait pas à la totalité des demandes du syndicat et qu’elle n’était pas le fruit d’une négociation de bonne foi, contient des gains par rapport à ce qui avait été présenté en décembre 2017, moins d’un mois avant le lock-out.

Même si Alcoa a fait montre d’intransigeance sur certains aspects, notamment sur la flexibilité au travail, la compagnie a présenté un protocole de retour au travail bonifié, promettant de rappeler 85 % des employés dans les six mois suivant la date du 26 juillet. Pour les employés qui n’auraient pas été rappelés après cinq mois, la compagnie leur versera une aide nette de 635 $ par semaine, ce qui correspond à leur actuelle allocation de conflit.

Bref, s’il pouvait rester des irritants pour le syndicat, aux yeux des syndiqués il n’y en avait pas assez pour qu’un retour au travail soit invivable. Qu’on le veuille ou non, le vote de mardi témoigne aussi un certain désaveu des syndiqués envers leurs représentants syndicaux.

Les travailleurs ont choisi de voter en fonction de leurs convictions personnelles plutôt que selon la recommandation de leurs représentants syndicaux. Ils ont peut-être décelé, aussi, qu’il y avait un véritable et néfaste conflit de personnalités dans les équipes en place. Le lien de confiance était rompu et cela se répercutait dans les développements ou plutôt dans l’absence de développements.

En ce sens, et compte tenu de la décision claire des syndiqués, la démission du président de la section locale 9700 des Métallos, Clément Masse, était inévitable. C’est une décision responsable et profondément respectueuse de la décision de ses collègues. Bien que la déception soit normale pour lui, l’homme peut se retirer la tête haute, lui qui était en poste depuis 2001 à la tête du syndicat.

Son départ marquera donc un changement de garde au sein du syndicat de l’ABI. Et peut-être un changement de philosophie. Le syndicalisme ultra-militant doit certainement être modulé et adapté aux réalités du marché et du contexte économique. Bien des syndicats œuvrant dans d’autres secteurs d’activité économique ont évolué en fonction de la nouvelle donne économique, notamment en ce qui a trait à la compétitivité et à la flexibilité. Le vote à l’ABI vient peut-être de marquer une volonté, dans le secteur des grandes entreprises manufacturières, de suivre cette évolution du modèle et de l’action syndicale.

Il importe maintenant, pour les deux parties, de tout mettre en œuvre pour que le retour au travail et le redémarrage des cuves se fassent de la façon la plus harmonieuse et la plus efficace qui soit.

Il faut saluer, enfin, la solidarité et l’exceptionnelle résilience que les syndiqués ont démontrées au cours des dix-huit derniers mois. Leur vote de mardi, s’il a une incidence sur leur propre situation, vient aussi enlever une pression devenue intenable sur l’économie de deux régions.