ABI: avoir tort et raison

OPINIONS / Les instances syndicales impliquées dans le dossier de l’Aluminerie de Bécancour ont à la fois raison et tort. Elles ont parfaitement raison lorsqu’elles crient haut et fort que les sorties du premier ministre François Legault ont créé un déséquilibre dans leurs négociations avec la partie patronale. Par contre, là où elles font fausse route, c’est de le dénoncer en déposant une plainte à l’Organisation internationale du Travail. A-t-on vraiment besoin d’un autre litige alors qu’on est incapable de régler celui qui dure depuis un an et demi?

«Par ses déclarations visant à jeter un discrédit sur la position syndicale en la qualifiant à répétition de déraisonnable, le premier ministre est venu peser de tout son poids en faveur de la compagnie dans une négociation du domaine privé. Il a pris fait et cause pour la partie patronale», a justifié le directeur québécois du Syndicat des Métallos, Alain Croteau

Mais voilà, comment le syndicat peut-il dénoncer l’ingérence du premier ministre alors qu’il a lui-même multiplié les sorties pour demander à celui-ci d’intervenir dans le conflit? Peut-on vraiment exiger l’intervention d’un gouvernement pour ensuite lui dire qu’il n’avait pas le droit de le faire parce que ça ne fait plus notre affaire?

C’est à la suite d’une rencontre tripartite entre le syndicat, l’employeur et le gouvernement, en avril, que François Legault a littéralement mis le feu aux poudres. «Je ne trouve pas que le syndicat est raisonnable», a-t-il notamment lancé, pointant plus précisément du doigt les gros salaires et les libérations syndicales consentis aux travailleurs de l’ABI. Une erreur qui a visiblement accentué le fossé entre les parties syndicale et patronale. Loin de s’en excuser, le chef de la CAQ a fait plusieurs autres interventions publiques qui pouvaient démontrer un certain parti pris envers l’employeur. La plainte déposée lundi en recense au moins neuf.

Cette attitude est encore plus difficile à comprendre de la part du premier ministre qu’il était lui-même allé rencontrer les syndiqués en lock-out au cours de la dernière campagne électorale provinciale. Interpellé concernant le contrat qui permet à l’entreprise de ne plus payer sa facture d’électricité à Hydro-Québec en cas de force majeure, il avait créé de grandes attentes en disant qu’un contrat «ça se déchirait».

Il faut donc comprendre la frustration des syndiqués quand ils ont entendu le premier ministre, une fois élu, signifier son impuissance devant un contrat négocié entre l’ABI et Hydro-Québec et, encore pire, multiplier les controversées déclarations visant à mettre de la pression sur eux.

Est-ce que cela justifie pour autant ce recours auprès de l’Organisation internationale du Travail qui n’a qu’un pouvoir moral sur ce genre de doléance syndicale? Surtout qu’il faudra attendre jusqu’à deux ans avant d’avoir un verdict final. Disons que l’ABI a le temps de fermer 1000 fois. Les représentants aimeraient que le premier ministre se rétracte et s’excuse. Sincèrement, ça va changer quoi?

Ne serait-il pas plus bénéfique de mettre les efforts au bon endroit pour régler ce conflit une fois pour toutes? Peut-on encore espérer un règlement quand les parties commencent ainsi à se crêper le chignon au lieu de se pencher sérieusement sur les concessions que les parties pourraient faire pour avoir enfin une nouvelle convention collective?

Cet esprit de confrontation fait craindre le pire et le premier ministre en est le principal responsable. Ses déclarations ont à la fois fait en sorte d’éloigner les parties, de donner le gros bout du bâton à l’employeur, de frustrer les travailleurs syndiqués et de saper les efforts de son ministre Jean Boulet qui travaille depuis plusieurs mois à trouver des pistes de solutions.

Peut-il encore sauver les meubles? Est-ce que cette plainte l’obligera à revoir sa «stratégie» et permettra de relancer un dossier qui semble au point mort? Espérons qu’il trouvera le moyen d’être plus rassembleur, de sortir tout ce monde de cette stérile approche de confrontation et qu’il pourra participer à l’élaboration d’un scénario menant à un dénouement heureux. C’est l’économie de toute une région qui en dépend.