Maurice Duplessis a toujours été profondément religieux et se servait habilement du clergé pour atteindre ses objectifs politiques. Ce serait, selon l’auteur de ce texte, une situation scandaleuse aujourd’hui.

Duplessis: plus grand qu’on le croit

OPINIONS / Maurice Duplessis est mort le 7 septembre 1959, il y a 60 ans. Je trouve que les Québécois sont profondément injustes à son endroit en associant inconsidérément son œuvre à la grande noirceur. À cette époque, en 1936 d’abord et de 1945 à 1959 ensuite, c’était le progrès. Pas dans tous les domaines, bien sûr, mais on peut qualifier les gouvernements de Maurice Duplessis d’époque des infrastructures. Construction d’hôpitaux, de collèges, d’écoles, de ponts, de routes etc… Quand il n’y a pas d’hôpitaux, il n’y a pas d’assurance santé. Quand il n’y a pas d’écoles, il n’y a pas de ministère de l’Éducation. La révolution tranquille n’aurait peut-être jamais eu lieu si on n’avait pas insisté sur la nécessité d’avoir les infrastructures nécessaires. Ça nous fait rigoler aujourd’hui mais à l’époque c’était toute une entreprise que d’étendre de l’asphalte sur des chemins de terre. «Il va ruiner la province» disait l’opposition.

Au plan social, il faut retenir le crédit agricole, rendre l’électricité dans les campagnes pour sortir ces gens du Moyen-âge. Mais le développement social n’a pas été la grande force de Duplessis. N’oublions pas que le Québec stagnait sous les libéraux qui à l’époque étaient au pouvoir depuis 40 ans.

Mais ce que Maurice Duplessis a fait de plus significatif pour les Québécois, c’est quand il a décrété un impôt provincial sur les particuliers et les entreprises, obligeant ainsi le gouvernement fédéral à reculer d’autant. Avant Maurice Duplessis, le Québec recevait des subventions du fédéral s’il était gentil. Mais avec un impôt provincial, le Québec devenait beaucoup plus autonome et moins sujet aux caprices des politiciens fédéraux.

À l’actif de Maurice Duplessis, il faut également retenir l’aménagement du jardin botanique pour le frère Marie-Victorin, la construction de l’Institut de cardiologie pour le Dr David, celle de l’Institut de microbiologie pour le Dr Frappier, de la Comédie canadienne pour Gratien Gélinas, l’adoption d’un drapeau distinctif pour le Québec, etc.

Comme l’écrivait Martin Lemay, ex-député péquiste, Duplessis fut le plus grand premier ministre du Québec, supérieur à René Lévesque. Je ne suis ni tout à fait d’accord ni tout à fait en désaccord. Il aurait de loin été le plus grand premier ministre s’il avait nationalisé les compagnies d’électricité comme il l’avait promis. Il ne l’a pas fait parce qu’elles souscrivaient généreusement à sa caisse électorale. Mais sans l’impôt sur le revenu qu’il avait arraché au fédéral, la nationalisation de l’électricité eut été problématique. Mais ça ne l’excuse pas.

À l’époque, la grande noirceur c’était le clergé. Pas tous les prêtres bien sûr mais Duplessis, qui était par ailleurs profondément religieux, se servait habilement du clergé pour atteindre ses objectifs politiques. Ce serait une situation scandaleuse aujourd’hui mais ce l’était tout autant à cette époque. En réalité, c’était à cet égard le Moyen-âge au 20e siècle.

Maurice Duplessis était dans les faits résolument anti-syndical. Partager une parcelle de pouvoir avec une centrale syndicale eut été pour lui un acte de lâcheté. D’ailleurs, il était pitoyable en matière de relations de travail.

Mais un point tournant de l’époque s’est produit en 1939. Il y avait des élections provinciales et Maurice Duplessis, comme tous les chefs de partis, avait besoin d’argent. Comme on était en guerre, Ernest Lapointe, alors ministre fédéral de la Justice, a ordonné aux entrepreneurs de ne pas contribuer à la caisse de Duplessis sous peine de se voir retirer tous contrats de guerre. Duplessis a donc perdu l’élection faute d’argent mais en 1944, un certain Gérald Martineau a mis en place un système selon lequel ceux qui obtenaient des contrats du gouvernement du Québec devaient verser en espèces 10 % de la valeur du contrat à l’Union nationale de Maurice Duplessis. C’est ainsi que fut constituée la caisse électorale qui plaçait Maurice Duplessis à l’abri des influences hostiles des politiciens fédéraux.

Ce qui intéressait Maurice Duplessis, c’était le pouvoir tout comme les politiciens actuels. D’ailleurs, il est mort couvert de dettes que ses amis ont payées.

Mais globalement, je crois que Maurice Duplessis a fait avancer le Québec rendant possible la révolution tranquille. Le budget était alors de 600 millions $ et Duplessis ne faisait pas de déficit. Mais à mon avis, il eut été salutaire s’il s’était retiré en 1954 ou en 1956. En effet, la situation politique devenait de plus en plus semblable à celle qui prévalait au temps des libéraux d’Alexandre Taschereau où le gouvernement du Québec était devenu une succursale du Parti libéral. Bref, c’était comme aux commissions Gomery et Charbonneau de nos jours.

Serge Gagnon

Louiseville