Réjean Ducharme

Ducharme, dans la mémoire longtemps

Comment ne pas être infiniment attristé du départ de Réjean Ducharme? En tout cas, moi j'ai été en quelque sorte un apôtre oeuvrant à faire connaître son roman le plus fort (selon moi), Les Enfantômes. L'an dernier, j'ai voulu qu'on marque le 40e anniversaire de la publication de ce livre. Le quotidien Le Devoir a bien voulu que je leur offre un texte à ce sujet.
Pour résumer, quand le récit commence, Vincent et sa soeur Fériée (nés tous les deux le jour de la Saint-Vincent-Ferrier) ne sont plus des enfants depuis longtemps; simplement des fantômes d'enfants. Vincent raconte leurs années 40, 50 et 60; celles où il a épousé Alberta; celles où il s'est installé près de Rivardville (village imaginaire inventé par Antoine Rivard pour son livre Jean Rivard, le défricheur); celles où il a toujours essayé de contester le réel; se moquer du réel en employant un langage et des expressions qui font saliver de bonheur. Vincent idéalise sa regrettée soeur qui fut, à son point de vue, capable d'absolu; continuellement en quête d'utopies (toujours au moins!) dans ce monde où se côtoient, dans un maelstrom terrible, provocation, excès, violence, exploitation, magouilles, frustrations, aliénation, misère, ennui, désoeuvrement, chicanes, persécution, pleutrerie, discrimination, inadaptation, déresponsabilisation, etc. 
C'est comme s'il n'y avait rien de sacré et que l'attitude à adopter, en toutes matières, était d'être aquoiboniste...
Mais quoi de mieux que d'en livrer quelques extraits afin d'inviter quiconque à visiter ou revisiter le roman «le plus puissant qu'ait écrit Réjean Ducharme» (dixit L'oeuvre romanesque de Réjean Ducharme, de Françoise Laurent, page 155)?
On parlait de ci puis de ça, sans dire grand-chose, quand ma femme s'attaqua au problème canadien de l'Hiver. «Sursécurisés par les communications instantanées, les gadgets rotics, lektrics, lectronics, on ne peut pas se faire une idée le moindrement viscérale de l'angoisse des premiers colons, traqués, dans un étau entre le fleuve paralysé, pétrifié, et les forêts continues d'où les Iroquois, Hurons, Têtes-de-Boule surgissaient à l'improviste, les yeux vitreux, la tête pleine de plans de nègres». (page 21)
Et pour clore avec éclat, donner le coup qui emporte le morceau, j'ai invité Bomme Bondenne à notre table: un ancien boxeur qui venait de faire dix ans de prison pour une trentaine de vols à main armée qu'il racontait comme autant de bons tours joués à la société, société étant d'ailleurs le seul grand mot qu'il connaissait. (pages 138-139)
 Il n'y a pas moyen de ne pas être positif quand on y pense: la vie future est belle jusqu'à preuve du contraire, la vie passée est finie et le présent n'existe pas. (page 174)
 Président de tous les comités, le Capitaine l'avait remarquée et il lui confiait de plus en plus de responsabilités; ça la revalorisait. Puis elle-même, en tout bien toute réciprocité, avait pris le Capitaine sous sa protection. Elle couvrait ses mauvais coups, même les trous dans la caisse, elle lui pardonnait tout, même son vice secret, qu'il lui avait nommé en pleurant: la boisson. (page 235)
Réjean Martin
Trois-Rivières