L’intérieur des églises est passé du sacré au profane de façon irréversible.

Croyants et athées, même clocher

Depuis une trentaine d’années, 450 églises catholiques ont été fermées au Québec. La raison de leur fermeture est la même d’une église à l’autre. Leurs pierres ont pesé de tout leur poids sur les épaules de fidèles de moins en moins nombreux. Un jour, c’est devenu insupportable pour eux. Ils avaient beau aimer ces temples, il a fallu mettre la clé dans la porte.

À deux titres, tout le monde du milieu a vécu ces fermetures comme une perte: les fidèles perdaient leur lieu de célébrations et les citoyens et citoyennes, un foyer spirituel, un peu de ce qui était l’âme du village ou du quartier.

Certes, on a souvent fait de ces lieux des usages qui ont du prix. On les a transformés en centre culturel, en bibliothèque municipale, en musée, en salon funéraire, en salle d’exposition. Mais ces usages n’ont pas compensé ce que donnaient ces églises. Elles tiraient vers le haut la vie quotidienne, avec ses lourdeurs, ses ciels bas, ses brumes au ras du sol. Par leurs célébrations, leur silence, leur beauté, elles élevaient l’existence de qui y entrait avec respect.

Cependant, contrairement à ce que l’on croit, tout n’est pas perdu du spirituel que ces églises diffusaient. Il en subsiste une grande part: à nous de la découvrir. Voici une piste, parmi d’autres, pour y arriver.

L’intérieur des églises est passé du sacré au profane de façon irréversible. Il ne sera plus jamais ce qu’il a été, mais ce qui les domine, le clocher, peut garder une part du spirituel qu’il révélait. Il peut échapper à sa totale «laïcisation».

Bien sûr, il s’est tu. Il n’appelle plus les fidèles à célébrer, il ne solennise plus les grands moments de la vie: le baptême, le mariage, la sépulture. Mais il avait une autre fonction, secondaire, silencieuse celle-là, mais qui était chère au cœur des ancêtres. Un poème très simple que ma mère nous a souvent répété, à nous, ses enfants, exprime bien la fonction dont je parle:

Le clocher de mon village

Se dressant vers le ciel bleu

Montre à l’homme qui voyage

Le chemin qui mène à Dieu

La fonction qu’avait le clocher, non pas en se faisant entendre, mais en se laissant voir dans le ciel, elle, elle survit. Certes, il ne montre plus «le chemin qui mène à Dieu»; il est déconfessionnalisé, même désacralisé, comme beaucoup d’églises. Comme elles, il est devenu profane. Mais il montre encore, par tout son être, un chemin montant. C’est celui de la transcendance. Cet état où tout s’allège et s’élève. Un exemple très simple que je tire de Frédéric Lenoir. «Il m’arrive de bondir, de danser. Je me laisse aller à d’amples mouvements. Évidemment, cela m’arrive plus souvent lorsque je randonne dans la nature que lorsque j’arpente les trottoirs de la ville!» Un autre exemple de l’effet de transcendance. Lorsque Israël, libéré de l’esclavage, sortit d’Égypte, «les montagnes bondirent comme des béliers et les collines comme des cabris» (Ps 114, 4).

Par sa noble hauteur, le clocher montre un chemin qui soulève les pas, comme le sentier dans la nature dont parle Lenoir. C’est celui de la transcendance. Or, la transcendance n’est pas réservée aux personnes qui ont la foi; elle l’est tout autant à celles qui ne l’ont pas. C’est la vision qu’en a l’intellectuel français Dominique Walton, qui l’a partagée au pape François. Aux athées, selon lui, l’Église peut dire: «Nous sommes, vous et nous, du côté de la transcendance. Être athée, c’est donner une réponse athée à la transcendance.» C’est une vision que les croyants et les athées n’auront aucune peine à assumer pleinement.

Une église que l’on ferme, c’est un naufrage, mais c’est «l’heureux naufrage» (titre du beau documentaire de Guillaume Tremblay). Car si le clocher ne rassemble plus les fidèles par ses volées de cloches, il rassemble, par son envolée vers le ciel, les fidèles et les athées. Quel heureux naufrage!

Puissions-nous, croyants et athées, tous confondus, être la «relève du matin» (Montherland), au pied du clocher qui, dressé sur l’église, monte la garde toute la nuit contre l’oubli du transcendant, en nous engageant résolument dans le chemin montant!

Gérard Marier, prêtre

Victoriaville