Plus de 600 000 francophones de l’Ontario ont besoin de leur première et unique université francophone indépendante. La décision du gouvernement de Doug Ford de ne pas financer la mise en place de cette université a été dénoncée partout au pays, tout comme l’a été la décision d’abolir le poste de commissaire aux services en français de l’Ontario.

Crise linguistique et solidarité des francophones

L’auteur, Jason Luckerhoff, est chef de section et directeur des programmes de maîtrise et de doctorat en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

L’année 2018 s’est terminée sur une crise linguistique quelque peu inattendue. Cette année, la Loi sur les langues officielles aura cinquante ans. Cette année, la première femme Commissaire aux langues officielles du Canada, Dyane Adam, aura été nommée il y a vingt ans. Avant d’être nommée commissaire, elle avait enseigné dans des universités bilingues de l’Ontario et avait occupé des postes de vice-rectrice et de principale. Elle avait mené une campagne pour conserver la chaîne française TFO, pour conserver le bilinguisme à l’Université York et avait participé aux manifestations concernant l’hôpital Montfort. En tant que Commissaire aux langues officielles, elle s’était montrée critique du gouvernement quant à l’application de la Loi. Elle avait aussi joué un rôle important pour que la Loi serve davantage à la promotion du bilinguisme et au développement des communautés linguistiques plutôt qu’à avoir seulement un effet contraignant.

Vingt ans après ces événements, elle se retrouve à Tout le monde en parle pour tenter de sauver un projet souhaité par la communauté franco-ontarienne depuis plus de quarante ans. Ils souhaitent compléter le continuum en éducation, du primaire à l’université. L’Université de l’Ontario français (UOF) est donc un projet phare pour les francophones de la province. L’Ontario compte plus de 600 000 francophones, représentant un mélange d’Ontariens de nombreuses générations, de personnes d’autres régions du Canada et d’immigrants. L’Ontario garantit aux francophones un enseignement dans leur langue et gère des commissions scolaires dans toute la province pour soutenir cette minorité linguistique protégée par la Constitution. À peu près de la même manière que:

• les 800 000 anglophones du Québec ont trois universités;

• les 40 000 francophones du Manitoba ont une université;

• les 235 000 francophones du Nouveau-Brunswick comptent une université (sur trois campus); et,

• les 30 000 francophones de la Nouvelle-Écosse ont une université.

Plus de 600 000 francophones de l’Ontario ont besoin de leur première et unique université francophone indépendante. Le Conseil de planification pour une université de langue française de 2016 a été précédé par cinq années d’études par deux comités consultatifs distincts du gouvernement. Les deux ont conclu qu’une université était nécessaire pour répondre aux besoins de la région du Grand Toronto et du Centre–Sud-Ouest de l’Ontario. Une étude indépendante commandée par le gouvernement en 2017 a également montré une forte demande d’étudiants et de marchés pour la région du Grand Toronto et le Centre–Sud-Ouest de l’Ontario. D’autres études gouvernementales ont démontré l’inégalité dont souffrent les communautés francophones de l’Ontario.

Ce besoin a été reconnu par tous les partis politiques et a reçu un soutien à la législature de l’Ontario. Lorsque l’Université a été présentée à l’initiative du gouvernement provincial précédent, elle a reçu l’appui de tous les partis. Lors de la dernière campagne électorale provinciale, l’Université a également reçu le soutien de tous les partis. Le premier ministre actuel, Doug Ford, s’est publiquement engagé à soutenir l’Université avant les élections et a fait de même lors de son élection au poste de premier ministre. Ses ministres, dont Merrilee Fullerton (ministre de la Formation et des collèges et universités) et Caroline Mulroney (Procureure générale et ministre des Affaires francophones), se sont également engagées publiquement à soutenir l’Université.

La volte-face du gouvernement de Doug Ford a provoqué des réactions nombreuses et les universités du Québec, déjà impliquées dans le projet en grand nombre, ont multiplié les offres d’appui très concrètes.

Il faut savoir que, dès le départ, de nombreux professeurs de partout au Canada et à l’international ont contribué au développement de ce projet. Il est aussi prévu, depuis le début du projet, que des enseignements soient offerts par d’autres universités partenaires. Les réactions de résistance et de solidarité qu’a suscité l’annonce des coupures par le gouvernement Ford n’ont pas tardé. L’UOF n’est plus un projet, mais une réalité. Elle est dotée d’un Conseil de gouvernance, d’une petite équipe d’employés, d’une centaine de collaborateurs, des politiques et des règlements qui en font une institution. Elle a identifié le site de son campus temporaire et son bail est en cours d’approbation. La mobilisation des étudiants et des partenaires communautaires est bien entamée. Une seconde vague de programmes, de nature plus professionnelle, qui répondent directement aux besoins du marché du travail, est en cours d’élaboration, en partenariat avec d’autres universités. Il est prévu que des universités du Québec offrent des extensions de programmes.

Cette crise linguistique aura eu certaines conséquences positives. La plus importante, à mes yeux, c’est de constater que les francophones du Québec prennent davantage conscience de leur rôle en lien avec la diaspora québécoise au Canada. Des gens de toutes les allégeances politiques ont soutenu le projet d’Université francophone en Ontario.

Il reste à souhaiter, pour la nouvelle année, que les reculs que nous avons connus en 2018 soient suivis par des prises de position plus fermes concernant les minorités linguistiques.