Conflit et désarroi en vue

Étant dépendants des États-Unis depuis toujours pour l’écoulement de nos marchandises, nous n’avons pas développé une tradition de diversification de nos clients. L’ALENA a accentué cette tendance de tout mettre dans un même panier.

Toutefois, depuis plus de vingt ans, l’ALENA a démontré combien le libre-échange contribue à accroître notre richesse. Au total, 76 % des exportations canadiennes – valant 33 % de notre PIB – sont destinées aux États-Unis. Dans la même proportion, le Québec est aussi dépendant du marché des États-Unis. 

Des marchandises de toutes sortes: voitures, pétrole brut, bois, minerais, aéronefs, etc. valant plus de 1,2 milliard $ traversent chaque jour la  frontière. Mais nous ne nous intéresserons ici qu’à un seul secteur: les exportations de produits agroalimentaires du Canada, soit les produits transformés issus de l’agriculture ou de l’élevage. Quoi de plus rassurant que d’avoir accès à un marché de 480 millions d’habitants! Mais quand le géant se récuse, on se retrouve alors Gros-Jean comme devant.

Depuis le 20 janvier 2017, le président Donald Trump, en mettant de l’avant son  «buy american», veut favoriser les travailleurs américains en renégociant l’ALENA de façon plus équitable selon lui. Il veut que 50 % des produits soient fabriqués aux États-Unis sinon, il imposera des droits de douane. Il veut (aussi?) augmenter les exportations vers le Canada des produits agroalimentaires (céréales, vin, volailles, œufs, produits laitiers, etc.). Or, le Canada est régi par un système de gestion de l’offre qui s’oppose à l’importation non contrôlée de ces produits chez nous.

Qu’entendons-nous par gestion de l’offre? Le Canada utilise un système de contingentement pour s’assurer qu’il n’y ait pas de surplus ou de pénuries de ces denrées. En somme, faire correspondre la production à la demande canadienne. L’équilibre entre l’offre et la demande des aliments permet aux consommateurs canadiens de compter sur des prix stables et aux producteurs d’avoir un revenu pour vivre de l’agriculture et de l’élevage sans subvention gouvernementale. Cependant, cette gestion de l’offre n’est possible que dans la mesure où nos instances peuvent prévoir la quantité de produits qui seront autorisés à entrer au pays. À cette fin, nous avons des tarifs douaniers conséquents en vigueur afin de contrôler l’importation des produits agroalimentaires ciblés.

Or, les États-Unis veulent s’attaquer au système canadien de la gestion de l’offre. Ils veulent pouvoir inonder le Canada de leurs produits agroalimentaires. En ouvrant une brèche dans ce secteur, ils cassent la protection que ce système confère aux producteurs canadiens. 

Donc, si pour faire revivre l’ALENA à tout prix, on acceptait ces concessions, une partie de notre économie faiblirait en faisant vivre à tous les agriculteurs un cauchemar similaire à celui de l’entrée en masse des fromages français chez nous. Rappelons que les systèmes sous gestion de l’offre génèrent, au plan canadien, des revenus de 110 milliards $, employant plus de 2,2 millions de personnes. Au Québec, ces systèmes génèrent près de 9 milliards $ et maintiennent 95 000 emplois. En effet, l’industrie des services agroalimentaires fournit un emploi sur huit au Canada. Est-ce qu’Ottawa peut sacrifier son système de gestion de l’offre maintenu depuis plus d’un demi-siècle? Peut-il céder un certain pourcentage aux producteurs américains, lesquels par ailleurs sont très protectionnistes?  

Comme le Canada n’a pas assez priorisé le développement de structures solides pour l’exportation ailleurs que vers le sud, l’ouverture de nouveaux marchés pourrait tarder, provoquant une crise difficile à juguler. D’où le désarroi anticipé, notre dépendance envers les États-Unis expliquant notre retard dans la conquête de marchés diversifiés qui consoliderait notre position. Le Québec qui n’est pas assis à la table des négociations pourrait perdre sur ce front comme ce fut le cas avec l’Union européenne. 

Dire que le Québec francophone n’a pas d’institut d’importance dédié au commerce international!  

Roger Greiss

Shawinigan