On parle de plus en plus de la viande artificielle ou la viande de laboratoire. Un chercheur et militant américain affirme qu’une grande majorité de Nord-Américains aura consommé de ce type de viande d’ici une dizaine d’années.

Comptoir de viandes recherche amis

L’auteur, Sylvain Charlebois, est doyen de la Faculté en Management et professeur en Distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.

La viande fabriquée en laboratoire semble attirer de plus en plus l’attention. Clean Meat, un bouquin qui sortira au début janvier, écrit par le chercheur et militant américain Paul Shapiro, affirme qu’une grande majorité de Nord-Américains aura consommé de la viande artificielle d’ici une dizaine d’années. Bien sûr, pour la plupart d’entre nous, l’idée de déguster une pièce de viande produite par une machine relève de la fiction. Mais avec ce livre, Shapiro nous invite à repenser notre relation avec la protéine animale.

Les gens ont pu voir de la viande in vitro pour la première fois en 2013 dans le cadre d’une émission de télévision bien orchestrée. Il ne s’agissait que d’une petite boule rouge d’à peine 140 grammes. Le coût de ce premier steak s’élevait à presque 500 000 dollars, un projet financé par l’un des fondateurs de Google. Durant l’émission, un restaurateur bien connu avait même apprêté la pièce de viande sous les projecteurs pour ensuite la servir à un connaisseur de la gastronomie européenne. Un pur spectacle qui marquait l’histoire.

Depuis, les choses ont bien changé. Partout sur la planète, il existe une mouvance vers les diètes à base de plantes. En Chine, en Europe et même en Amérique du Sud, les instances publiques semblent vouloir décourager la population de consommer de la viande, surtout de la viande rouge. Même le Canada, un grand exportateur de protéine animale, semble abonder dans le même sens. En 2018, Santé Canada publiera un nouveau guide alimentaire. Certains principes dévoilés plus tôt cette année nous indiquaient que Santé Canada avait l’intention de transformer son guide et d’adopter un virage important. Bref, la protéine animale vit une période de crise.

Les consommateurs, quant à eux, n’ont pas eu besoin d’un signal de Santé Canada pour agir. La demande pour le bœuf par personne au Canada diminue constamment depuis au moins trois décennies. L’augmentation des prix ces dernières années n’a fait qu’accélérer sa dégringolade. Pour le porc et le poulet cependant, la demande se maintient. Les viandes de spécialité comme le cheval, l’autruche et le bison vivent une certaine popularité auprès d’un public plus curieux. La demande pour les viandes nous indique que les consommateurs apprivoisent d’autres sources de protéines telles que les légumineuses et les poissons. En 2017, les résultats des ventes au détail dans les supermarchés le confirmaient. Le comptoir des viandes se cherche définitivement des amis.

La réalité de la production animale semble nous rattraper peu à peu. Certains consommateurs décident de bouder les viandes pour des raisons éthiques. Élever pour tuer est inacceptable, point. Il y en a d’autres qui précisent leur analyse et font la même chose pour des raisons de santé. Avec le vieillissement de la population, il faut s’attendre à ce qu’un plus grand nombre de consommateurs décident d’emboîter le pas.

Mais selon Shapiro, c’est la carte environnementale qui pousse les investisseurs et éventuellement les consommateurs à s’intéresser à la viande in vitro. D’abord, l’agriculture produit environ 18 % des gaz à effet de serre, une statistique bien connue. Toujours selon l’analyse de Shapiro, l’industrie bovine à elle seule dégage la moitié des gaz à effet de serre qui émanent de l’agriculture. Une proportion énorme.

La filière bovine est aussi immensément énergivore et sa production coûte cher. Selon certaines études, la viande artificielle requiert huit fois moins d’énergie que la viande conventionnelle. L’espace nécessaire pour produire de la viande ne constitue plus un obstacle puisque la viande artificielle n’exige
pas de grands territoires pour offrir un produit frais et de qualité. Des techniciens, un labo, et hop!... dans l’assiette.

L’empreinte environnementale en choque plusieurs et gêne les producteurs bovins. Clairement, ils cherchent toute sorte de moyens pour réduire l’énergie nécessaire à l’élevage du bœuf, une viande sans culpabilité.

Difficile de croire que le secteur bovin vivra un bouleversement aussi important que de voir la majorité de la population consommer de la viande artificielle d’ici une dizaine d’années. Après tout, Shapiro s’affiche comme un militant! Cependant, il reste difficile d’ignorer l’engouement des investisseurs dans la vallée du Silicium et ailleurs dans le monde. Un nombre grandissant de consommateurs établissent un lien entre leur BBQ, leur steak préféré et l’environnement. Pour la filière, les coûts de production demeurent très élevés, mais tout cela peut changer en un rien de temps. La production de la viande de laboratoire permet un meilleur contrôle des coûts et une salubrité exemplaire, presque parfaite. Des aspects très attrayants pour Wall Street.

Certes, notre relation avec la protéine animale vit une métamorphose. Mais si la viande artificielle arrive un jour en magasin, elle devra s’accompagner d’une étiquette obligatoire. Déjà, la présence du génie génétique dans nos assiettes par le biais d’ingrédients génétiquement modifiés crée un malaise depuis des décennies. Depuis peu, les Canadiens ont même droit à du saumon transgénique sans le savoir. Avec l’arrivée de cette viande artificielle, il faudra cesser de répéter les mêmes erreurs.