L'Isle-Verte: une communauté en deuil.

Chambre 206, 25 rue du Quai, L'Isle-Verte

Samedi dernier, avec tous les résidents de notre maison pour personnes retraitées, dont je suis propriétaire avec mon épouse Claire, nous avons eu une pensée pour toutes ces familles qui vivent probablement la pire tristesse de leur vie ces jours-ci. Là bas à L'Isle-Verte. Tendresse plein le coeur. Et prières plein le ciel. Avec beaucoup de nuances, vous comprendrez, j'ai décidé de publier ce papier.
Nous vivons dans une résidence, sur un seul étage, avec 23 personnes retraitées autonomes dont quelques-unes sont en légère perte d'autonomie. Des aînés de mon milieu. Les parents de familles du coin que nous connaissons. Des gens dont l'âge varie entre 75 et 99 ans. Évelyne aura 100 ans le 20 avril. Pour la première fois de sa vie, le jour de Pâques tombera la journée de son anniversaire. Samedi, elle m'a remis les bas qu'elle m'a tricotés. En plus, je lui ai demandé de broder son nom dessus.
Il y a une dizaine d'années, nous avons choisi d'investir dans ce projet dans ma campagne natale: Saint-Narcisse. Parce que nous aimons les personnes âgées. Mais en fait, la réflexion que je veux partager ce n'est pas pour vous parler de notre résidence, ni de tous ces règlements ou de ces «on aurait dont dû» dont les médias et politiciens nous abondent allègrement ces temps-ci. Non.
Avec nos résidents ce soir-là, nous avons eu une pensée pour la famille du résident de la chambre 206 de la résidence du Havre de L'Isle-Verte. Comme une trentaine d'autres, le résident de la 206 a péri dans les flammes de la maison où il résidait heureux, semble-t-il. Le feu l'a tué dans le pire froid d'une nuit d'hiver et de vent. Lui. Et comme d'autres encore aujourd'hui, la glace du feu terrible emprisonne leurs corps.
Et nous, dans les médias, dans une télé plus précisément celle qui brûle d'envie d'avoir la plus grande sensation, nous accusons sans preuve. Comme ça. Vendredi dernier, nous émettions l'hypothèse que le résident de la 206 ait mis le feu avec sa cigarette. Nous sommes jusqu'à aller puiser dans la fragilité la plus douloureuse du gardien de nuit pour avoir le scoop. Puis, le lendemain, dans les médias, nous projetons une autre hypothèse...
Rien n'est plus certain. Qui est coupable? Bris électrique. Gicleurs. Pression de l'eau. Cuisine. Ou le résident de la 206? Le «vieux» est pointé du doigt.
Samedi, dans notre maison, nous pensions à toutes ces familles. À toute cette communauté là-bas. À la famille de ce résident de la chambre 206, 25 rue du Quai à L'Isle Verte. De tout coeur nous sommes avec vous.
Votre papa n'est pas un criminel. Votre papa était une véritable personne âgée. Avec toute sa gentillesse et sa tête dure parfois. Une véritable personne âgée, comme nous le deviendrons tous.
Peut-être avec moins de souplesse au bout de nos vieux doigts. Peut-être avec moins de précision au bout de nos vieux yeux. Peut-être avec moins de sensibilité au bout de nos vieilles oreilles. Peut-être avec des os de porcelaine ou plein de trous dans la mémoire. Peut-être avec rien de tout ça. Comme nous l'idéalisons parfois... Mais, une véritable personne âgée, comme nous le deviendrons tous.
Avec nos limites, nos dépendances, nos jugements, nos accidents, nos intolérances entre nous, nos souvenirs, nos peines, nos joies, nos folies. Et nos amours... Et qui sait, un jour, ce sera peut-être un de nous qui sera dans «la suite 206».
Daniel Brouillette
La Villa de Saint-Narcisse