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Un milieu humide est un réservoir de carbone, qui agit comme un puits de carbone, éliminant du CO2 de l’atmosphère
Un milieu humide est un réservoir de carbone, qui agit comme un puits de carbone, éliminant du CO2 de l’atmosphère

«C’est juste une swamp!»: pour un environnement sans GES anthropiques

Marc Brullemans, Ph.D. Biophysique
Collectif scientifique sur la question du gaz de schiste et enjeux énergétiques au Québec
Jacques Benoit
D.E.S.S. Développement économique communautaire
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DES UNIVERSITAIRES / (6e de 15)  «L’aménagement du territoire est une affaire de municipalités, mais aussi de gouvernements.» Le mot clé, ici, est «affaire», parce que c’est ce qui, trop souvent au Québec, a guidé cet aménagement: les intérêts privés de développeurs immobiliers prêts à n’importe quoi, pourvu que ça rapporte! 

Les municipalités parfois s’y opposent, mais comme elles tirent principalement leurs revenus de la taxation foncière, certaines s‘y réfugient, parfois avec la complicité du gouvernement, comme la MRC de Montcalm. Ce même gouvernement du Québec a d’ailleurs annoncé récemment qu’il s’engageait à protéger 17% de son territoire, un engagement que des vigiles citoyens se sont empressés de contester au plus haut lieu. Même la gestion gouvernementale des forêts ne semble pas exempte d’intérêts privés, et peut aller jusqu’à provoquer de la résistance sur le terrain. Chicanes sans importance? «Des arbres, ça repousse, pis ce terrain-là, c’est juste une swamp, ça sert à rien!»

Et pourtant!

Une «swamp», c’est un réservoir de carbone, qui agit comme un puits de carbone, éliminant du CO2 de l’atmosphère. Les océans, les sols et les forêts sont d’autres réservoirs et puits de carbone. Séquestré dans ces réservoirs, le carbone peut y résider très longtemps. Une tourbière stocke plus durablement le carbone qu’une plantation d’arbres; mais si les deux brûlent, ils deviennent des sources de carbone (voir les définitions du GIEC). Conséquemment, le changement d’affectation des terres (forêts, marais, prés, etc.) influe sur le réchauffement planétaire.

Compenser monétairement la destruction d’un milieu humide n’est évidemment pas une solution. En recréer un autre «pareil» non plus, car rien ne peut compenser la perte de ces milieux. On ne peut sérieusement prétendre «rehausser la force de la nature».

Quels sont les faits?

– Le réchauffement planétaire crée un stress important sur les écosystèmes, que ce soit par la hausse continue des températures, la variabilité grandissante du climat ou encore la survenue d’événements météo extrêmes : crues-inondations, grêle, vents violents, vagues de chaleur, etc., comme le «faux printemps 2021», en France.

– Le GIEC estime qu’entre 2007 et 2016, les émissions nettes de CO2 dues aux usages et aux changements d’affectation des terres furent en moyenne de 5 milliards de tonnes par an (environ 15 % des émissions mondiales). Ces émissions nettes sont en grande partie dues à la déforestation.

– Depuis 1971, plus de 35 % des zones humides de la planète ont été drainées à la faveur du développement urbain ou de l’agriculture, ou perdues à cause de l’élévation du niveau de la mer. En proportion, les milieux humides sont trois fois plus en recul que les forêts. Or, près d’un milliard de personnes dépendent de l’existence de ces milieux humides.

– Les activités humaines affectent directement plus de 70 % de toute la surface terrestre libre de glace.

– Selon une étude de l’ONU, d’ici 2050, 68 % de la population mondiale vivra dans des villes contre 55 % aujourd’hui. Tous les 13 ans, 1 milliard de personnes supplémentaires gagnent les villes.

C'est pourquoi...

– Une réorganisation et une planification des villes deviendront de plus en plus nécessaires à leur bon fonctionnement : il faudra  en réduire la taille, les rendre moins populeuses et plus résilientes.

– Quels que soient les pressions des lobbys économiques ou les projets, nous devons protéger les milieux humides et hydriques, les terres agricoles et les forêts.

– Toutes les politiques d’aménagement du territoire doivent être revues en fonction de la lutte et de l’adaptation à la catastrophe climatique en cours. Construire à faible altitude, à plus forte raison en zone inondable, est un non-sens, tout comme l’étalement urbain qui empiète de plus en plus sur les terres agricoles.

Nos gouvernements doivent :

– Modifier urgemment la Loi sur les municipalités pour que celles-ci tirent des revenus autrement que par la taxation foncière afin qu’elles puissent elles-mêmes décider et répondre aux enjeux régionaux. 

– Revoir les politiques d’aménagement du territoire en fonction de l’urgence climatique.

– Adapter les pratiques sylvicoles et forestières en fonction d’optimiser la séquestration du carbone et la restauration d’écosystèmes riches et résilients.

– Instaurer un véritable programme de restauration, de protection et de conservation des milieux naturels.

Nos municipalités devraient, entre autres :

– Revoir les schémas d’aménagement des MRC et villes pour inclure des noyaux fonctionnels (commerces, services, écoles, loisirs, etc.), entre autres, pour réduire nos besoins de déplacement, et éliminer les îlots de chaleur.

– Multiplier les parcs, les corridors écologiques, les îlots de verdure, les ruelles vertes, les toits verts, etc.

Pour leur part, les citoyen.ne.s peuvent notamment :

– Participer à l’élaboration de programmes d’accroissement des aires de conservation naturelles.

– Exiger un resserrement des normes environnementales, et exercer un rôle de vigie de ces mêmes normes.

– Participer à la revitalisation des quartiers résidentiels.

Il tarde que nous prenions conscience que l’homme et son milieu ne font qu’un, et que les milieux naturels sont essentiels au cycle du carbone. Les décideurs et les décideuses doivent appréhender le risque que nos alliés naturels — les puits de carbone — se retrouvent comme bouées à la dérive, et qu’ils en viennent même à aggraver la situation.

Ce phénomène d’amplification des effets (rétroaction positive) peut malencontreusement conduire à des points de rupture. Ainsi, le réchauffement planétaire accroît le risque d’incendie, et les forêts, de puits de carbone qu’elles sont, deviendront avec le temps des sources de carbone. L’ère des mégafeux nous oblige déjà à des mesures hors-normes.

Plus inquiétant, selon plusieurs scientifiques, les points de bascule commencent à «s’accumuler» : i) affaiblissement du puits de carbone de la forêt amazonienne; ii) diminution du rendement photosynthétique; iii) plus d’une dizaine de points de bascule océaniques

L’horizon s’obscurcit, et rend encore plus hasardeuses les mesures que nous pourrions prendre.

Saint-Exupéry avait peut-être plus raison qu’on ne le pense lorsqu’il écrivait «l’essentiel est invisible pour les yeux...»  Respecter notre place dans la biodiversité, vivre sans nuire, nous en tenir à l’essentiel et voir l’invisible (la swamp) : cela serait déjà un bon début...

(Tiré de la Fiche C-DUC 5 du Plan de la DUC)

Marc Brullemans et Jacques Benoit sont membres du Regroupement Des Universitaires

Questions ou commentaires? 

Ce texte fait partie d’une série de15 articles qui visent à faire connaître le Plan de la DUC, élaboré par l’équipe de GroupMobilisation (GMob) dans le cadre de la «Déclaration citoyenne universelle d’urgence climatique», qui a été reconnue par 525 municipalités représentant 80% de la population québécoise.