Ces journées-là...

L'auteur, Jérôme Gagnon, est le directeur général de l'Office de tourisme de Nicolet-Yamaska.
«Les hommes ont inventé la violence, mais c'est Dieu qui a eu l'idée du temps.» -Eric Orsenna.
Et l'homme qui a usé de la violence ne pourra jamais décider de la longueur de la peine qu'il a créée en usant de celle-ci. Ça, c'est mon interprétation de la citation.
On se dit que ce n'est pas possible. Comment ça arrive ces trucs-là? Je n'ai pas de doctorat en psychologie, ni de maîtrise, ni de double bac ou de majeur en psychologie de la violence. Et vous savez quoi? On s'en fout. Parce que c'est pas non plus ces gens qui les possèdent qui vont l'arrêter; la violence, on ne l'arrêtera jamais.
En feuilletant les journaux, ça nous rentrait particulièrement dedans parce que ces «Trois morts violentes» étaient chez nous, à Trois-Rivières, que là, la peine se ressent, ça ne s'est pas passé à Kandahar. Et que la personne qui dort chaque soir avec moi pleure aujourd'hui parce qu'on connaît une personne qui aimait une ou l'autre de ces toujours présumées victimes...
Pour l'instant, les noms ne sortent pas, mais à l'ère des réseaux sociaux, vous savez plus vite que vous ne voudriez savoir... Elle n'était pas à l'école ce matin. Confirmation de trois décès. Tout de suite, les liens.
Alors les médias. On parlera aux voisins, inévitablement. Ils nous diront comment l'arrestation s'est passée, on voudra savoir. Tout de suite, les proches, les amis. Vos commentaires? Des personnes très gentilles. Et dans ce cas-ci, c'était la jeunesse pleine de vie, pleine de projets, pleine de talent, une jeunesse qui ne fera jamais place à la vieillesse.
Toute la journée, au boulot, je ne pensais qu'à ça. Quelle violence, quelle tristesse! Des médailles d'or, des athlètes à nous rendre fiers à se bomber le torse, puis paff! Une dégueulasserie. C'est ça la vie?
Oui, je sais. C'est si rare, et à l'habitude, si loin de chez nous. Mais là, c'est ici, des vies volées. On ne parle pas de guerres de motards, on ne parle pas d'une bataille qui a mal tourné. On parle de violence dans une maison. Je sais pas pour vous, mais pour moi, la maison, c'est l'endroit où je me sens en sécurité.
Vous vous imaginez combien de personnes peuvent avoir le coeur craqué aujourd'hui? Chaque fois que ça arrive, on dit que la vie va continuer. Bordel! La paperasse aujourd'hui, je m'en foutais complètement et je ne connais même pas ces jeunes gens. Travaillez! Faites de l'argent! Payez vos impôts! Étudiez! Ça prend le bord en sacrament, des journées comme mardi. C'est à se demander si on ne s'est pas trompé. Parce qu'on s'est fait dire par les professionnels que la vie va continuer, comme disait l'autre: l'amour est plus fort que la haine.
Mais, j'ai mal. Mal pour ces parents, mal pour ces amis, mal pour ces amies, mal pour les amoureux, mal pour les amoureuses, mal pour les grand-parents, mal pour les camarades d'école, mal pour les professeurs, mal pour les collègues, mal pour le médecin, mal pour le policier qui a ouvert la porte, mal pour le policier qui refermera le sac noir, mal pour les parents qui se font appeler un matin et qui se font dire: vos enfants sont suspects, oui à17 ans, et mal pour nous, pour nous les hommes.
Mais c'est sûr qu'il faut avoir mal! Voyons! C'est pas ça la vie? On continue? Même si on vous enlève vos enfants, votre amoureux(se) de la façon comme ce qui s'est passé, la vie va continuer? Moi, je crois que c'est comme une crise du coeur, une partie du coeur s'assèche. On vit, oui, mais pas comme avant.
J'ai perdu des gens très près de moi par suicide, par maladie, par accident, mais comme ça, jamais. Mais mardi, c'est comme si j'avais perdu quelqu'un près de moi. C'est comme si j'avais eu un crac. Un doute sur l'espoir que l'humanité ira toujours vers le mieux. Moi qui suis tellement optimiste, qui rit toujours, qui fait rire les gens, qui les aime, qui est entouré de manière extraordinaire, je me dis que si je perds espoir, pas mal de gens vont le perdre.
Me dire que si on est plusieurs à être troublés, à avoir de la peine, (et j'imagine pas ceux qui partageaient la vie de ces jeunes vies-là) bien ça veut dire que ces événements-là, on s'habituera pas. Et tant qu'il y auraplus de gens scandalisés que de gens à qui ça indiffère, on a une chance.
Aimons-nous quand même, mais maudit que c'est dur d'être un homme aujourd'hui.
Amour, xx.