Ces travailleurs étrangers infatigables, vivant parfois des situations précaires, méritent de recevoir davantage de reconnaissance pour le travail essentiel qu’ils accomplissement au quotidien.
Ces travailleurs étrangers infatigables, vivant parfois des situations précaires, méritent de recevoir davantage de reconnaissance pour le travail essentiel qu’ils accomplissement au quotidien.

Voyager au temps de la COVID-19

OPINION / Je viens de terminer l’un des plus beaux voyages de ma très brève existence. Alors que la majorité des avions sont cloués au sol et que la plupart des aéroports de la planète sont fermés ou tournent au ralenti, ce voyage m’aura tout de même permis de découvrir des richesses culturelles extraordinaires provenant de la Jamaïque, du Guatemala et du Mexique. On dit souvent que les plus beaux voyages ne sont pas nécessairement ceux qui sont les plus dispendieux ou ceux qui nous mènent le plus loin. Rien n’est plus vrai que dans ce cas-ci.

Mon voyage initiatique s’est déroulé ici, pas très loin de chez vous, en plein cœur de la Mauricie, dans un pays qui s’appelle tout simplement «Nourrir le Québec».

J’ai fait partie de la maigre cohorte de ceux et celles qui ont répondu à l’appel de la crise actuelle et je me suis engagé à temps plein auprès d’un producteur agricole de ma région. Cette expérience m’aura permis de renouer avec la vie difficile du travail agricole, mais surtout, de m’ouvrir les yeux sur l’un des plus graves problèmes qui fragilisent notre société.

On parle beaucoup de l’importance de l’achat local, ce qui est essentiel si on veut être en mesure de conserver une certaine forme d’autonomie alimentaire, économique, culturelle et politique. Encourageons les entreprises et les producteurs d’ici: bravo! Mais encore faudrait-il que nous soyons d’abord capables de produire et de faire les efforts nécessaires afin de pouvoir s’alimenter, se loger, se vêtir... Et sur ce point, j’en ai bien peur, il y a une profonde réflexion qui s’impose dans notre société et une sérieuse remise en question de nos valeurs et de nos modes de vie.

Alors que les producteurs agricoles de toute la province voire de partout au pays ont lancé un appel à l’aide d’urgence pour obtenir des travailleurs en renfort afin de préparer les champs, les semences, les plantations et les premières récoltes, très peu de Québécois semblent avoir répondu à l’appel, et surtout, très peu ont «survécu» à la dureté de la tâche (selon ce que j’ai vu).

Dans cette ferme où j’ai séjourné quelques semaines, les travailleurs étrangers, moins nombreux que par les années passées, constituaient l’essentiel de la main-d’œuvre et la langue de travail était l’espagnol tellement ils étaient nombreux. Selon ce que j’ai appris sur le terrain, cette situation semble pratiquement généralisée dans la plupart des exploitations agricoles du pays. Certains jours, parmi les soixante-dix travailleurs présents, nous étions seulement cinq nés ici, au Québec, soit à peine 7 % de la main-d’œuvre. Certains jours de canicule, je me suis retrouvé seul aux champs à cueillir, entouré d’une cinquantaine de travailleurs mexicains et guatémaltèques, à effectuer une tâche très simple, mais très difficile et exigeante, tant sur le plan physique que psychologique.

Au cours de ce périple, j’ai vu des récoltes se faire détruire volontairement ou des légumes gaspillés parce qu’ils montaient en fleur trop rapidement, tout simplement parce qu’il manquait une trentaine de personnes pour effectuer les tâches requises. Des champs remplis de nourriture ont été gaspillés, tout simplement parce qu’il manquait une trentaine de paires de bras pour accomplir le travail!

Où étaient-ils donc les sportifs de salon et les athlètes du dimanche qui font tout pour être en forme ou qui s’entraînent pour courir des marathons à gauche et à droite? Où étaient-ils ceux et celles qui veulent redonner sens à leur vie en se préparant pour un triathlon ou pour des défis cyclistes de centaines, voire de milliers de kilomètres? Où étaient donc les adeptes de sports extrêmes et ceux qui se préparent à escalader l’Everest ou le Kilimandjaro? Évidemment, travailler au salaire minimum à récolter des légumes, dans la saleté et la poussière de la terre, c’est pas mal moins glamour que de terminer le Ironman du Mont-Tremblant et ça fait de moins belles photos sur Instagram. Ça génère moins d’amis Facebook et ça attire moins les kodaks pour que «Tout le monde en parle», mais au final, c’est peut-être pas mal plus important.

Les hommes que j’ai côtoyés dans les champs pendant ces quelques semaines sont de véritables superhéros qui travaillent de longues heures, pendant des journées parfois interminables, sous la pluie diluvienne ou le soleil accablant. Ces travailleurs étrangers infatigables, vivant parfois des situations précaires méritent de recevoir davantage de reconnaissance pour le travail essentiel qu’ils accomplissement au quotidien.

Qu’adviendra-t-il de nos ressources alimentaires si une prochaine pandémie frappe nos frontières encore plus sévèrement et que les travailleurs étrangers ne peuvent pas être au rendez-vous? Qui dans la région osera se lever, renoncer momentanément aux privilèges élitistes de notre «belle société du loisir», se retrousser les manches sans compter les heures, et seulement faire ce qui doit être fait pour que nos tables puissent continuer à être garnies?

Carl Déry

Trois-Rivières