L’auteur de ce texte, médecin et directeur du GMFU de Shawinigan, répond à Vital Grenier, qui racontait plus tôt cette semaine son attente de vingt-deux heures avant de pouvoir voir un médecin à l’hôpital du Centre-de-la-Mauricie.

Une situation exceptionnelle et un problème d’effectif

OPINIONS / L’auteur, Frédéric Picotte, est médecin de famille et d’urgence, directeur du GMFU de Shawinigan et professeur adjoint de clinique Université de Montréal. Il répond ici à la lettre de M. Vital Grenier intitulée «Vingt-deux heures d’attente avant de rencontrer un médecin», publiée dans notre édition du 19 septembre dernier.

Votre texte dans Le Nouvelliste m’a beaucoup interpellé, puisque j’étais moi-même à l’urgence le samedi matin où vous avez finalement été vu. Ceci n’est pas une réponse officielle du CIUSSS ni du conseil des médecins. Il s’agit de ma propre perception.

Notre équipe à l’urgence était bien portante avant que le gouvernement antérieur n’arrive en 2015 avec ses plans de rediriger les médecins de famille en première ligne, pour justement prendre en charge les orphelins. C’est important d’avoir un médecin de famille, mais comme la plupart des urgences au Québec sont desservies par des omnipraticiens, cela a créé beaucoup de départs vers le bureau, tout en empêchant le recrutement de médecins de famille à temps plein à l’urgence. Nous sommes malheureusement des vases communicants. Il n’y a pas assez de spécialistes à l’urgence pour couvrir les besoins des urgences au Québec. C’est à la suite de cette orientation politique vers la première ligne que notre liste de médecins à l’urgence de Shawinigan s’est réduite. Ajoutez à cela un congé de maternité et un congé de maladie dans notre équipe médicale, et nous avons subi plusieurs trous dans notre liste de garde locale, depuis l’été.

Nous cherchons par tous les moyens chaque année à recruter, ce que nous avons fait d’ailleurs pour 2019-2020. Malheureusement, les candidats ne joindront nos rangs que plus tard cette année. Par ailleurs, le départ de deux médecins à l’urgence de Louiseville a créé une crise beaucoup plus sévère, ce qui a fait en sorte qu’on a dû en plus porter assistance à ce milieu, qui est plus dépourvu que le nôtre. Bref, même si notre milieu est en pénurie à Shawinigan, en comparaison aux autres urgences, nous nous portons mieux. Nous n’avons donc pas droit au programme de médecins dépanneurs québécois.

Le week-end avant votre visite, nous étions en pénurie critique, soit quatre médecins par 24 heures, au lieu des cinq à six jugés suffisants. Heureusement, un médecin a décidé de s’ajouter une deuxième fin de semaine de travail de suite, pour assurer finalement un minimum de cinq médecins, pendant la première fin de semaine du Festival western. Lors de votre visite, nous comptions tout de même une équipe complète de cinq médecins. Il y a eu ce jour-là, et cette nuit-là, un volume complètement anormal de cas critiques, une aberration statistique, par rapport aux autres journées du Festival. Et vous avez frappé cette nuit d’exception. Nous n’avons pas eu les mêmes enjeux la nuit suivante, ni la fin de semaine précédente, pourtant dates actives du Festival.

Je vois d’ailleurs que vous avez bien compris l’abondance de cas critiques anormale dans votre lettre. Mon constat est donc le suivant :

1 - On ne pouvait ajouter plus de médecins lors de cette fin de semaine, car l’équipe est déjà fragilisée par un congé de maladie et de maternité; il n’existe pas de banques de médecins de dépannage, à courte échéance, pour couvrir un festival ou pour aider une urgence qui est en déficit, mais non-critique.

2 - Le gouvernement en place encourage désormais les temps pleins à l’urgence. Je pense que cela va vraiment contribuer à mieux équiper notre urgence pour les années à venir, en corrigeant le tir du gouvernement antérieur qui a causé la pénurie en premier lieu.

3 - Le nombre de patients orphelins dans notre région est appelé à grandir. Avec les retraites des médecins baby-boomers, notre bilan migratoire médical dans notre région est négatif, malgré le recrutement. On va arriver difficilement à prendre en charge tous les patients des médecins qui partent à la retraite, vu que les nouveaux médecins ne font pas uniquement du bureau, mais doivent passer aussi la moitié de leur temps à l’hôpital (urgence, hospitalisation, accouchement, etc.) Cela fait en sorte qu’il faut deux jeunes médecins pour remplacer un médecin âgé qui quitte le bureau.

Dans ce contexte, on travaille à développer un centre accessible, pour les semi-urgences, ouvert aux orphelins en priorité. Cela n’est pas demain la veille de l’ouverture officielle, mais les grandes lignes sont tirées. Par ailleurs, trop de patients avec un médecin de famille consultent à l’urgence pour des problèmes chroniques ou non urgents, par souci de convenance ou par inquiétude. Je dirais au moins 50 % des patients que je vois quotidiennement dans la salle d’attente auraient pu aller consulter un médecin dans leur clinique. Comme on ne peut augmenter l’offre médicale actuellement à l’urgence, on doit aussi travailler à orienter le bon patient au bon endroit.

On travaille vraiment chez nous, dans notre clinique médicale GMF, à être disponible pour nos patients, à courte échéance. Le CIUSSS travaille aussi à une campagne de sensibilisation massive à cet effet. Pour la plupart des situations, un rendez-vous à sa clinique médicale est l’idéal et favorise aussi un meilleur suivi. Il faut réserver le département de l’urgence pour les «vraies» urgences et les patients en perte d’auto- nomie.

Bref, des solutions sont à venir, mais la démographie vieillissante des médecins et les décisions politiques des dernières années ont en partie contribué à fragiliser nos équipes à l’urgence. On ne restera toutefois pas à l’abri d’écarts statistiques comme la nuit que vous avez vécue. L’urgence est toujours imprévisible. Reste que je suis désolé que vous ayez vécu cette attente, dans votre condition de souffrance… j’étais aussi de garde le surlendemain. Il n’y avait pas plus d’une heure d’attente en tout et partout… et le Festival battait pourtant encore son plein.

Vous avez frappé dans le mille: vivement plus de médecins! L’ancien ministre de la Santé disait qu’on était en nombre suffisant... ils ont même coupé les admissions dans les universités… mais sur le terrain, chiffres à l’appui, je peux vous dire que la réalité est tout autre.

Encore une fois, désolé pour votre attente… en espérant notre réalité de recrutement plus claire et nos enjeux plus clairs.