Une présence désormais fantasmée...

OPINIONS / Parce que nous sommes confinés, et peu habitués de l’être, j’imagine, on réagit, parfois même assez fortement. On réagit parce que l’on ne sait pas. On réagit parce que l’on a perdu le contrôle sur notre quotidien. On réagit parce que notre travail vient tout à coup de basculer dans le mode dit «à distance». On réagit encore plus fortement parce que, contrairement à d’autres collègues, on ne maîtrise pas toutes les clés de ces plateformes dites numériques. On se sent précipité dans un pays que l’on ne voulait pas nécessairement visiter. Enfin, pas tout de suite. On s’y préparait, mais comme on dit, chacun à sa vitesse. On a le droit de trouver stressant une telle transition en accéléré.

Comme parents, on réagit aussi à la maison qui, du jour au lendemain, est devenue à la fois garderie, terrain de jeu, salle de classe, incubateur de télétravail. Désormais confinés, on réagit aussi à cet espace soudainement devenu plus étroit qu’à l’habitude. Normalement lieu de détente, sas de décompression après le travail, la maison est maintenant le lieu unique et obligé, celui où l’on s’abreuve, fébrilement, chacun sur son appareil, de cette information devenue névralgique.

Comme profs, on réagit à la perte de nos repères immédiats. On réagit, qu’on le verbalise ou non, à cette coupure de notre milieu de travail, lieu désormais fermé, sous scellé, interdit d’accès. On déplore la perte de tous ces contacts au quotidien qui sont constitutifs de qui nous sommes, nous les enseignants, êtres de relation. Nous les profs, êtres de don de soi, d’ouverture à l’autre, d’accueil de la différence, généreux et attentionnés. Enseignantes et enseignants du Laflèche, la coupure est doublement douloureuse, parce que le collège, ce n’est pas qu’un lieu de travail, c’est «notre collège». Pour plusieurs, le Laflèche est un lieu d’épanouissement, pour d’autres, une seconde maison. Nous voilà à prodiguer dans le «cloud» et le cyberespace, par clavier interposé, toutes nos consignes, nos dates de remise, capsules vidéo et autres documents numériques. Mais aussi nos mots d’encouragement et de soutien à nos étudiants.

Je suis déjà à penser que j’amorcerai l’été sans avoir dit au revoir, en chair et en os, à mes étudiants, côtoyés quotidiennement depuis deux, trois ou même quatre ans. Je me dis que ce sera une bien triste fin de parcours pour ces finissants, ceux qui avaient, pour beaucoup d’entre eux, choisi le Laflèche justement pour la qualité de relation qu’ils y trouvaient. Ce Laflèche, lieu de présence, de chaleur humaine et de relations signifiantes, tout à coup devenu une abstraction parmi d’autres.

En énumérant toutes ces absences, je réalise que je me mets à fantasmer, à fantasmer la présence de tous ceux qui me manquent. Un «fantasmer» qui est à la fois exercice de la pensée et de l’imaginaire. Travail à la fois de l’esprit et du corps pour me rappeler ce que c’est que d’avoir ses amis près de soi. Effort requis pour me remémorer comment c’était donc, «avant», la présence de l’autre, la présence pour vrai. Je m’imagine, lors d’une prochaine rencontre, dans un «après» aussi fantasmé, comment nous en aurons long à dire, avant d’aborder l’ordre du jour, avant de nous étourdir de nouveau, sur ce qui présentement, n’a plus d’importance.

Martin Lepage

Professeur au collégial

Trois-Rivières