Une occasion d’améliorer significativement le salaire des travailleurs non syndiqués

OPINIONS / Au Québec, le 1er mai, Fête internationale des travailleuses et des travailleurs, est habituellement la date choisie par le gouvernement provincial pour hausser le salaire minimum. À cet effet, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, M. Jean Boulet, a annoncé le 18 décembre 2019, le nouveau taux horaire. En conséquence, depuis le 1er mai dernier, le salaire minimum est passé à 13,10 $ l’heure, soit 0,60 $ d’augmentation de l’heure, tandis que le salaire minimum à pourboire passera quant à lui à 10,45 $ l’heure, soit 0,40 $ de plus de l’heure.

Lors de son annonce en décembre dernier, le ministre disait ce qui suit: «La hausse du salaire minimum que je propose aujourd’hui permettra aux travailleuses et travailleurs ainsi qu’aux entreprises de profiter du dynamisme économique actuel. Elle augmentera ainsi le pouvoir d’achat des salariés et réduira l’incidence de la pauvreté, tout en respectant la capacité financière de payer des entreprises sans nuire à leur compétitivité.»

Dans le contexte actuel de cette pandémie, où le dynamisme économique est temporairement interrompu, plusieurs travailleuses et travailleurs à faible revenu maintiennent, souvent à bout de bras, les services qualifiés «d’essentiels» par le gouvernement. L’augmentation du salaire minimum apparaît donc indispensable. C’est d’ailleurs ce que recommandait en 2016 le Comité des droits économiques sociaux et culturels des Nations unies, chargé du suivi de la mise en œuvre du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. L’augmentation du salaire minimum est une «manière à garantir à tous les travailleurs et leur famille une existence décente».

Considérant l’importance manifeste de ces travailleurs, nous avons un rendez-vous historique à ne pas manquer. Il est, en effet, temps que l’on reconnaisse la remarquable contribution à la société civile de ces travailleuses et travailleurs. Le 1er mai aurait pu être le moment privilégié pour amorcer un chantier permettant d’évaluer l’apport sociétal et économique des emplois occupés par ces travailleuses et ces travailleurs à faible revenu. S’engager auprès de ce capital humain doit être vu non pas comme une dépense, mais comme un investissement. Toute la société civile est concernée et doit être interpellée.

Si la nouvelle Prestation canadienne d’urgence (PCU) de 2000 $ par mois ne vise, selon l’aveu même du gouvernement fédéral, qu’à combler les besoins de base, d’où la mention «d’urgence», peut-on comprendre que le taux du salaire minimum québécois ne permet que de combler les besoins «urgents» de première nécessité? En effet, même en incluant les augmentations annoncées, et à la condition que le travailleur soit à temps complet, ce qui est loin d’être la réalité de tous, le salaire minimum mensuel dépasse à peine ce 2000 $. Pour ces personnes, c’est une réalité non temporaire, mais permanente. La valorisation des emplois «essentiels» dans lesquels on retrouve plusieurs travailleuses et travailleurs à faible revenu apparaît donc comme un incontournable. La compétitivité des entreprises est tributaire d’une main-d’œuvre payée à sa juste valeur et proportionnelle au capital humain dont elles bénéficient.

En contrepartie, ces travailleuses et ces travailleurs pourront participer à l’essor économique en comblant adéquatement leurs besoins de base, mais surtout, en choisissant de consommer localement au lieu de rechercher le plus petit prix pour des articles souvent fabriqués dans d’autres pays. Comme société, nous avons le devoir envers ces valeureuses personnes d’offrir cet espoir de sortie de la pauvreté.

Pour augmenter le pouvoir d’achat, comme le mentionne le ministre du Travail, il faut une réflexion élargie afin d’introduire, dans l’évaluation des emplois, de nouveaux critères d’équité comme l’apport essentiel à l’économie et aux soins des personnes. La situation que nous vivons actuellement milite pour une évolution du discours strictement économique à courte vue où la majoration du revenu minimal est assimilée à une dépense.

Par ailleurs, si cette majoration du revenu minimal est d’une importance capitale, elle pourrait également être une mesure de lutte contre le travail au noir qui constitue souvent la bouée de sauvetage de certaines travailleuses et certains travailleurs. Ce travail au noir crée un marché du travail non seulement illégal et fiscalement inéquitables, mais, pire encore, des conditions de travail injustes, déloyales et créatrices d’iniquités.

Bref, le gouvernement possède les leviers législatifs et fiscaux, il a la légitimité sociale pour s’assurer que l’après COVID-19 ne soit pas une coquille vide au niveau des conditions de travail de ces travailleuses et de ces travailleurs à faible revenu. Le contexte actuel doit donc sonner le début de l’ère de la reconnaissance de ces travailleuses et de ces travailleurs trop souvent dans l’ombre.

Anne-Marie Tardif

Coordonnatrice

Carrefour d’aide aux non-syndiqués (CANOS)

Au nom de l’équipe et du conseil d’administration de l’organisme