L’auteur de ce texte rend hommage aux mères et plus particulièrement à la sienne. Il estime que plusieurs des choses qui le guident encore dans la vie lui viennent de sa mère, de son propre cheminement, de la qualité de ses idées.

Une mère

OPINIONS / «C’est mon amour qui tient mes yeux éveillés, mon propre amour fidèle, qui me fait ton veilleur, à jamais, pour ton bien.» – Shakespeare

Je vogue sur la mer houleuse de la soixantaine mais je sais que ces mots de Shakespeare sont magnifiques; ils collent à la réalité depuis des siècles parce qu’ils sont dans le cœur de toutes les mères.

Il y a très longtemps, en fin de soirée, ma mère et moi conversions sur le balcon familial. Avec mes émois d’adolescent, je lui racontais qu’au collège, les filles les plus belles me regardaient et me souriaient. Je n’ai jamais oublié ce qu’elle me dit alors pour refroidir les ardeurs de l’ado prétentieux que j’étais: «Tout le monde est beau à dix-sept ans.»

J’avais cru percevoir un peu de mélancolie dans le timbre de sa voix. À quarante ans, et même à cinquante, ma mère laissait encore à voir une beauté remarquable.

La vie ne l’avait pourtant pas épargnée: mariée à vingt et un ans, un enfant à vingt-deux, veuve à vingt-trois, sans assurances et sans travail.

Quelle était la chance d’un bébé de treize mois qui avait perdu son père au début des années cinquante? Malgré tout celle de bénéficier de la présence d’une mère en continu, de vivre ensemble les bons moments comme les passes les plus difficiles.

J’ai compris plus tard le lien fusionnel entre nous. Il n’était pas nécessaire de se lancer dans de longs préambules ou de longues explications pour se comprendre; un clignement d’yeux et un regard suffisaient pour être au diapason, pour s’engager dans un échange qui améliorait la compréhension de l’un et de l’autre.

Bien sûr, elle est partie depuis longtemps… Mais nos dialogues à bâtons rompus dans la voiture, au coin d’une table ou devant un café me manquent encore beaucoup…

Lorsqu’on aime vraiment quelqu’un, la beauté de cette personne reste présente à l’esprit, même si son corps se transforme au rythme de sa vie, ou meurt. C’est ce qui est en elle qui nous émeut, qui nous touche, et fait en sorte qu’on s’attache pour longtemps ou pour toujours.

En moi j’ai enfoui la beauté et la tendresse de son regard, la chaleur de sa voix, les conseils prodigués avec affection… Tout ça est consigné quelque part sous l’intitulé Vérité, dans un bloc mnémonique, mieux compris peut-être et mouillé parfois d’une larme de reconnaissance.

Avec le temps, comme la plupart des gens, j’ai laissé mon impatience, ma colère et mon égoïsme brûler dans l’âtre initiatique du vieillissement; passage obligé pour accéder au monde adulte.

Aujourd’hui je ne m’énerve plus, je fais moins de conneries. Plusieurs des choses qui me guident encore dans la vie me viennent de ma mère, de son propre cheminement, de la qualité de ses idées.

J’ignore si elle peut avoir la connaissance de ces quelques lignes là où elle s’est envolée. Si c’était le cas, je serais heureux qu’elle s’attarde aux deux derniers mots: merci mère.

Christian Rochefort

Trois-Rivières