Une loi qui enchâsse l’intolérance, la peur de l’autre et la discrimination?

OPINION / L’État québécois, comme il a la fâcheuse tendance de le faire, tente de régler un prétendu enjeu social par une loi alambiquée et populiste. Et sous prétexte de défendre les valeurs des citoyens, cherche en fait à restreindre leur liberté. Ici l’enjeu est la laïcité de l’État.

À quelle occasion la laïcité de l’État aurait-elle été mise en péril sinon ébranlée au Québec? Je n’arrive pas à penser à un seul cas précis. D’ailleurs si une religion a jamais pu avoir de l’influence au Québec, c’est uniquement la religion catholique, aucune autre. Et c’était il y a belle lurette.

Qu’on m’explique en quoi un commis de l’État serait moins apte à appliquer des procédures établies du fait qu’il affiche sa croyance. Qu’on m’explique aussi en quoi la laïcité de l’État pourrait être mise en danger du fait qu’un procureur ou un magistrat porte un signe religieux dans une affaire civile ou même criminelle? Aux dernières nouvelles, la justice base ses décisions sur la preuve produite, non sur des supersitions. D’aucuns ont tenté d’établir des tribunaux religieux en Ontario, il y a une quinzaine d’années. On se souviendra que le projet s’était vite pris un volée de bois vert, démonstration de l’esprit laïque de notre société, s’il en fallait une.

Si le gouvernement du Québec souhaite retirer les crucifix de ses bâtiments institutionnels pour souligner la laïcité qui existe déjà de fait, qu’il le fasse.

Si le gouvernement du Québec souhaite réviser l’histoire en sortant le crucifix du parlement, qu’il le fasse. Ironiquement, s’il existe un endroit où la présence d’un crucifix est tout à fait acceptable et justifiable socialement, c’est bien là. Ça donnera une autre occasion de railler notre devise nationale: je me souviens...

Si le gouvernement souhaite interdire le port de signes religieux dans les écoles publiques, qu’il le fasse: pour les administrateurs, les enseignants et les élèves – en toute bonne logique. Qu’il fixe un décorum qui s’applique à tous sans exclusion; ce sera toujours plus judicieux que viser un petit nombre. Qu’on retire l’ineffable cours de culture religieuse par la même logique.

La neutralité de l’État n’est pas garantie par la tenue vestimentaire de ses représentants; elle est garantie par la teneur de leurs décisions, indépendamment de leur confession. Et par le régime de droit, la transparence de l’administration, les mécanismes d’appel, de révision, les consultations, le travail des journalistes, etc. Afficher un signe religieux n’équivaut pas à faire du prosélytisme. Et avoir des croyances n’altère pas nécessairement le jugement d’un travailleur dans le cadre de ses fonctions. À l’inverse, l’absence de signes religieux n’assure pas un traitement neutre et impartial.

Avec son projet de loi, le gouvernement Legault n’est-il pas en train de fixer en loi l’intolérance, la peur de l’autre et la discrimination?

Pour ma part, je pense que chacun devrait encore être libre de choisir la couleur de ses culottes et de son chapeau sans que la machine étatique s’en mêle. Comme l’a écrit Thoreau, le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins.

Patrice Bolduc

Shawinigan