L’auteur de cette lettre se questionne sur le fait qu’à partir du 1er mars prochain, entrera en vigueur l’interdiction de faire bouillir un homard vivant en Suisse, une pratique pourtant courante dans les restaurants et magasins alimentaires.

Une industrie dans l’eau «chaude»

Sylvain Charlebois, Professeur en Distribution et Politiques Agroalimentaires, Doyen de la Faculté en Management, Université Dalhousie.

«Le homard demeure le seul animal que nous tuons nous-mêmes et la plupart d’entre nous l’acceptent. Mais en Suisse, les opinions et les choses diffèrent mettant ainsi l’industrie du homard dans l’eau chaude. »

Le mouvement pour le bien-être animal vient de franchir une nouvelle étape dernièrement. À partir du 1er mars prochain, entrera en vigueur l’interdiction de faire bouillir un homard vivant en Suisse, une pratique pourtant courante dans les restaurants et magasins alimentaires. Il faut maintenant assommer ou électrocuter l’animal, avant sa mise à mort. La Suisse a aussi légiféré, en bannissant le transport des homards vivants sur la glace ou dans l’eau glacée. Par avion, bateau ou autre mode de transport, le homard doit rester dans son environnement naturel, soit dans l’eau salée. Imaginez... Pour nous les Canadiens, grands consommateurs et exportateurs de crustacés, il est facile de tourner à la dérision ce genre de décision. Mais à l’ère des réseaux sociaux influents et des gouvernements populistes à l’écoute des consommateurs de plus en plus consciencieux, il va falloir désormais s’y habituer.

Le homard demeure le seul animal que nous tuons nous-mêmes. Une pratique courante pour les restaurateurs et épiciers et nous l’acceptons depuis des années, sans même y penser. Motivé par les résultats d’une série d’études de l’Université Queens à Belfast en Irlande du Nord, le gouvernement suisse croît que le homard souffre. Le hic en lisant ces études, c’est que les résultats restent superficiels et peu probants; il demeure incertain que le homard ait développé l’habileté de souffrir pour se défendre. Mais le doute persiste et les chercheurs demeurent convaincus qu’une fois plongés dans l’eau bouillante, les homards ressentent de la douleur.

Les Suisses sont tout de même bien connus pour leur sens éthique envers les animaux. Le mouvement pour les droits des animaux en Suisse a vu le jour au milieu du 19e siècle, rien de moins. Ainsi, ce n’est pas la première fois que le pays adopte une loi qui provoque. Par exemple, depuis 2005, un animal de compagnie doit avoir un animal de compagnie ! Cette règle s’applique pour plusieurs espèces animales domestiques et les instances publiques surveillent. En effet, la Suisse a l’un des ratios les plus importants en matière d’infractions aux articles du Code criminel liés aux droits des animaux. Pratiquement 1 % des Suisses ont déjà été condamnés à payer une amende quelconque pour abus ou manquement à leurs responsabilités de propriétaire d’animaux. En raison de leur palmarès non orthodoxe, les Suisses reçoivent souvent l’éloge de groupes de pression qui préconisent ardemment la défense des animaux.

La décision suisse de sévir envers la cuisson du homard ne surprend pas tant. Au fil des ans, le homard a atteint les sphères de la haute gastronomie, réservé aux mieux nantis puisque ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de le consommer. Mais paradoxalement, autrefois le homard, communément appelé la «coquerelle des mers», n’était consommé que par les pauvres. Comme les temps changent, la consommation du homard s’associe dorénavant à l’événementiel, aux moments festifs, aux banquets, et à l’opulence. En Suisse, la façon dont on perçoit le homard changera sûrement.

Mais bien sûr, il existe des raisons purement économiques inhérentes à cette nouvelle politique. Le homard en Europe se fait plutôt rare tandis que les stocks en Amérique du Nord ne cessent de croître. Les changements climatiques étant à blâmer, l’Europe achète beaucoup de crustacés du Canada et des États-Unis depuis quelques années. En effet, le Canada expédie pour plus de 200 millions $ de homards par année en Europe, et avec la nouvelle entente de libre-échange avec le vieux continent, ce chiffre risque d’augmenter. N’ayant pas accès à la mer, la Suisse importe tous les homards qu’elle consomme. De surcroît, le homard suisse n’existe pas, et dans le pays, «consommer suisse» demeure une valeur imprégnée dans le quotidien de tous.

Afin de respecter les nouvelles règles, il faudra munir des avions d’aquariums remplis d’eau salée. Le transport deviendra plus coûteux. Un homard en Suisse se vend présentement autour de 45 dollars canadiens. Avec les nouvelles règles, le prix au détail en Suisse risque d’augmenter.

De plus, une telle position publique de la part d’un gouvernement démocratiquement élu rend légitime en quelque sorte l’immoralité des pratiques implicitement acceptées en Occident. Le homard pourrait en définitive devenir, avec le temps, un produit moins attrayant pour la population de la Suisse. Ainsi, notre industrie ici au Canada pourrait écoper.

L’interdiction de bouillir le homard au Canada n’est certes pas pour demain. Mais le mouvement pour le bien-être animal demeure réel et fait son bonhomme de chemin ailleurs en agriculture et la volonté du peuple Suisse met certes une industrie florissante canadienne dans l’eau bouillante.