Une fin pour la faim?

L’auteur, Sylvain Charlebois, est doyen de la Faculté en Management et professeur en Distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.

La faim se conjugue malheureusement avec une réalité pour beaucoup trop de personnes à travers le monde, incluant le Canada et le Québec. Bien que notre volonté d’éradiquer la famine et d’assurer une sécurité alimentaire partout demeure un objectif admirable, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) nous rappelle que beaucoup de chemin reste à parcourir.

Dans son dernier rapport annuel sur la sécurité alimentaire publié dernièrement, près de 821 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire sur le globe, soit environ 11,1 % de la population mondiale. Cette donnée atteint le plus haut niveau enregistré depuis 2010. En 2013, ce nombre totalisait 775 millions de personnes. Bien sûr, ces chiffres ne sont que des estimations. Chaque pays fournit librement ses propres données à l’agence des Nations Unies. Certains pays refusent même de divulguer quoi que ce soit. Néanmoins, les lignes directrices se ressemblent et la situation ne s’améliore guère.

Sans équivoque, le constat fait par la FAO affirme que les effets des changements climatiques se font sentir de plus en plus. La sécheresse et les pluies erratiques ont frappé partout sur la planète au cours des douze derniers mois, particulièrement au Kenya, au Namibie, en Somalie, en Tanzanie, au Cameroun et en Éthiopie. Tout récemment, l’ouragan Florence aux États-Unis et le super typhon Mangkhut ayant frappé les Philippines et la Chine ont endommagé des acres de terres agricoles.

Même au Canada, pendant que l’Ouest brûle et vit des périodes de sécheresse intenses, les gels tardifs du printemps et les inondations inopinées de l’Est affectent les récoltes pratiquement chaque année. De nombreux incidents météorologiques qui dépassent les balises de la normalité compliquent la vie de nos agriculteurs. Bref, les changements climatiques et les écarts extrêmes de températures constituent de réelles menaces pour l’agriculture canadienne autant que celles d’ailleurs.

Le Canada peut faire mieux

Nos connaissances en matière de logistique et de biotechnologie ainsi que nos pratiques agricoles exemplaires, responsables et durables font du Canada un terroir de solutions éloquentes pour les régions en quête de résultats. Avec un peu de vision et d’audace, nous avons beaucoup à offrir au reste du monde afin d’amoindrir la situation d’insécurité alimentaire.

Mais au Canada, plus de 860 000 Canadiens, dont plusieurs jeunes enfants, ont recours aux banques alimentaires chaque mois. Selon l’organisme Les Banques alimentaires du Québec, presque 400 000 personnes visitent mensuellement leurs établissements et plus du tiers de ces demandes sont pour des enfants. Nous ne pouvons vraiment pas nous vanter d’avoir réglé tous nos problèmes, ici même à la maison.

Gestion de l’offre et sécurité alimentaire

L’agriculture s’est invitée au débat des chefs la semaine dernière et occupe une place de choix durant la campagne électorale, ce qui impressionne, avouons-le. Très rare de constater autant de temps alloué aux enjeux du secteur agroalimentaire lors d’une campagne électorale! Évidemment, les négociations de l’ALENA en cours avec les États-Unis alimentent cet élan d’enthousiasme. Avec toutes les discussions liées à la gestion de l’offre, peu de gens s’intéressent vraiment à la façon dont ce système protectionniste peut assurer (ou non) une plus grande sécurité alimentaire pour les Canadiens. L’enjeu premier devrait déterminer le meilleur système pour nourrir l’ensemble du pays, incluant toutes ses provinces et tous ses territoires. Alors qu’en ce moment, des dizaines de communautés nordiques n’ont pas accès à du lait, du poulet ou des œufs frais, malgré la gestion de l’offre.

Le bien-être de nos agriculteurs nous préoccupe certainement, mais un système rigide comme celui de la gestion de l’offre doit d’abord et avant tout servir le peuple qui souhaite profiter des récoltes de chez nous. Sans quoi, les débats sur la sécurité alimentaire demeurent futiles, incluant le commentaire selon lequel on peut nourrir une famille avec 75 dollars par semaine.