Une Église en état d’apostasie?

«Ils emmènent Jésus chez le grand prêtre. Pierre le suit de loin, jusqu’à l’intérieur de la cour du grand prêtre. Il reste assis avec des gardes et se réchauffe près de la flamme.»

Les paroisses catholiques sont absorbées à se réorganiser. Nos temples se sont vidés et nos caisses aussi. Le clergé est chez nous une espèce en voie de disparition. Le vêtement de l’Église est devenu trop grand après la cure d’amaigrissement qui l’a fait fondre depuis cinquante ans. La chrétienté s’est évanouie dans le paysage québécois et la religion a mauvaise presse: silences coupables devant les abus et crimes commis impunément – enfants de Duplessis, pensionnats autochtones, pédophilie… Qu’advient-il ici de la mission de cette institution millénaire?

Au Canada, nous sommes lovés sur le flanc du dragon américain qui nous impose sa logique violente: plus de 80 % de notre économie dépend du marché étasunien. Nous accompagnons fidèlement ce géant dans ses guerres de conquête. Nous défendons bec et ongles notre niveau de vie élevé, notre droit de consommer et de polluer. Avec les sept grands, le G7, nous fixons les règles de l’économie mondiale, contribuant à exclure des continents entiers par des ajustements structurels qui condamnent des milliards à crever. Dans notre riche patrie défile la masse des exclus: travailleuses et travailleurs précaires et appauvris, prestataires de l’aide sociale, femmes violentées, autochtones et réfugiés racisés et ostracisés, enfants pauvres, personnes sans-logis, itinérantes, etc. Les inégalités sont devenues abyssales. Nos frontières se ferment, nos forêts sont rasées, nos terres et nos océans pollués et l’eau potable enrichit Coca-Cola. L’individualisme a détrôné la solidarité: au plus fort la poche.

Tout comme Pierre qui a renié Jésus, ses disciples d’aujourd’hui, nous sommes installés dans la cour du palais et nous nous réchauffons au feu douillet d’un système injuste, violent et cruel, pendant que Jésus est torturé et que ses cris tragiques parviennent à nos oreilles. «Je ne sais même pas de quel homme vous parlez.» Comme Pierre, nous prétendons suivre Jésus jusqu’au bout, mais nous l’avons abandonné par notre mode de vie. Nous sommes inconscients, mais pas innocents. Nous nous tenons à l’écart – c’est le sens du mot apostasie. Jésus est abandonné par les siens! «Croyez-en ma parole, chaque fois que vous n’avez rien fait pour venir en aide ne serait-ce qu’à un seul de ces petits, c’est à moi que vous n’avez rien fait.»

«Un coq chanta. Pierre se rappela ce que lui avait dit Jésus et il éclata en sanglots.» Les larmes de Pierre marquent son éveil, sa conversion, son retournement; c’est à ce moment qu’il devient vraiment disciple. Nous en sommes là comme Église: nous rappeler les paroles de Jésus et confesser que nous l’avons abandonné. Il n’y aura pas de mission en Amérique du Nord sans une rupture radicale avec le système dominant. C’est Dieu ou l’Argent: nous ne pouvons continuer à servir deux maîtres. Le temps est à la repentance, au silence et aux choix déchirants. Alors seulement la mission pourra commencer, car nous aurons retrouvé le Souffle du ressuscité pour annoncer qu’un autre monde est possible.

Que le coq chante!

Claude Lacaille

Trois-Rivières