Le mot OPEN est inscrit en très grosses lettres sur la devanture des bureaux du projet d’incubateur d’entreprises installés sur la rue des Forges. L’auteur de cette lettre dénonce l’utilisation de la langue anglaise dans la Capitale internationale de la poésie.

Une bonne idée mal ficelée

OPINIONS / L’auteur, Roger Kemp, est président du comité de protection et de valorisation de la langue française à la Société Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie.

Le projet d’incubateur d’entreprises visant à stimuler l’entrepreneuriat et l’innovation parrainé par Innovation et développement économique Trois-Rivières (IDETR) ne manque pas d’intérêt. On ne doute pas un seul instant de sa pertinence auprès de tous ceux et celles qui placent la création, la collaboration et l’innovation au cœur de leur réalité quotidienne.

Voilà au surplus une initiative qui a le mérite d’avoir un effet positif sur la dynamique du centre-ville lui-même car elle encourage l’adoption d’un style de vie de proximité pour le travail, les loisirs et la consommation.

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si on s’arrêtait là. Sauf qu’il y a un hic. Le projet s’intitule: «OPEN district entrepreneurial innovant». Le mot «OPEN» apparaît en lettres géantes dans les vitrines des lieux de travail. On ne voit que ça sur la principale artère touristique de la deuxième plus vieille ville francophone d’Amérique.

À part l’esprit de provocation, on repassera pour le sens de la créativité. Comment n’a-t-on pas pensé à trouver une expression qui fasse appel à tout ce que le français offre d’inventif, de sensible et d’intelligent pour désigner le district entrepreneurial? Pourquoi avoir cédé si facilement à l’anglomanie ambiante?

Il n’est pourtant pas si compliqué de s’en tenir à une terminologie française pour nommer les choses. On pense en particulier aux gens qui ont trouvé dans l’usage inventif du français une façon de formuler ce qui jusque-là était réservé exclusivement à la langue anglaise. Qui regrette en effet aujourd’hui que Le Black Friday ait été détrôné par le Vendredi fou?

En tout cas, pas les commerçants si on se fie aux sommes colossales qui sont dépensées ce jour-là. Et encore moins les consommateurs qui sont invités à se laisser aller le dernier vendredi de novembre à la douce folie du moment plutôt qu’à son âpre noirceur.

Dans le même esprit, si on porte attention à ce qui se fait ailleurs, on constate que, dans une ville où l’anglais n’a pas la réputation d’être en déclin, un projet semblable à celui parrainé par IDETR s’intitule, non pas en bilingue comme aimait à dire Gaston Miron, mais en français seulement: «le Quartier de l’innovation», à Montréal.

L’avancement de notre langue tient tout autant à des politiques publiques résolues et ambitieuses comme la loi 101 qu’à des gestes de circonstances où l’occasion nous est offerte d’innover et de montrer fièrement ce que nous sommes plutôt que d’afficher ce qui nous condamne à disparaître.

Il n’y aurait pas de honte à ce que IDETR décide de faire volte-face pour désigner son District entrepreneurial innovant. Bien au contraire.

La ville de Trois-Rivières et IDETR en particulier peuvent compter sur des créateurs de talent qui ne demandent pas mieux que de se mettre à la tâche pour traduire dans notre langue le concept d’appel d’une institution ouverte d’esprit et vouée à l’innovation. On enverrait ainsi un message fort à la communauté d’ici et à celles d’ailleurs, un message voulant que les institutions de la Capitale internationale de la poésie inscrivent en tout temps au cœur de leur mission le respect et le rayonnement de la langue française.