L’auteure de cette lettre fait l’éloge de Jean Vanier qu’elle a connu.

Une blessure qui fait mal

OPINIONS / J’ai appris avec tout le monde la nouvelle concernant Jean Vanier. Comme accompagnateur spirituel, cet homme tellement vénéré n’aurait pas toujours eu un comportement convenable avec quelques femmes. Cette nouvelle déconcertante, voire choquante, m’envahit bien sûr d’une grande tristesse

Il est difficile pour moi de me résoudre à cette réalité, ayant côtoyé Jean dans le cadre de nos engagements respectifs. Bien sûr que cette révélation me semble inconcevable surtout qu’il m’a toujours profondément respectée. Mais il faut me rendre à l’évidence.

Je connais Jean depuis mai 1968 alors que mon défunt mari et moi l’avions accueilli chez nous à l’occasion d’un séjour au Québec. Il avait été invité à prononcer une conférence sur l’Arche qu’il venait de fonder à Trosly-Breuil, en France (1964). Aussi, en 2015, c’est chez lui qu’il nous a reçus, mon nouveau conjoint et moi.

J’ai assisté à plusieurs de ses retraites pour en animer moi-même plus tard, au Québec et ailleurs, mais surtout à l’Institut Leclerc à Laval pour les détenus purgeant de lourdes peines. Jean aimait venir rencontrer ces hommes au vécu profondément blessé, quand il était à Montréal.

Son leitmotiv était que nous étions tous des handicapés et des meurtriers quelque part. Il disait: «Si une personne ne peut toucher un handicapé mental c’est qu’il peut lui révéler son propre handicap mental». La même chose pour le détenu: «Si nous ne pouvons approcher un détenu, c’est qu’il peut nous révéler notre propre violence. Violence que nous avons tous en nous à des degrés différents», précisait-il.

Dans le sens qu’il y a en chacun de nous un côté «ombre» et un côté «lumière». Qu’il y a des failles en nous qu’il nous faut nommer et toucher pour guérir.

Eh bien, Jean avait une faille importante en lui qu’il n’a pas touchée... ou qu’il n’a peut-être pas voulu toucher pour diverses raisons? Nous ne le saurons jamais. De toute façon cette faille l’a conduit à blesser et à «tuer» des femmes dans leur amour propre. Une faille qu’il a tenue cachée, même à ses plus proches. Comportement excessivement grave et très difficile à avaler.

J’admire beaucoup ses courageuses victimes d’avoir parlé. J’éprouve une grande compassion pour elles et je leur dis merci, car j’aime la vérité même si elle fait mal.

Par contre, curieusement, malgré ma déception et ma grande tristesse devant ces événements, je suis incapable d’évacuer la partie «lumière» du Jean que nous avons connu. Exemple: son écoute exceptionnelle et sa qualité de présence à chacun, les plus démunis et rejetés en particulier.

Il nous disait: «On ne se penche pas sur une personne dans le besoin, on l’accueille en vis-à-vis, yeux dans les yeux». Il faisait allusion à la façon dont nous avons été formés dans la religion: faire la charité, faire des bonnes œuvres, se pencher et non pas se situer d’égal à égal avec la personne aidée, etc. C’est de tout cela dont je vais m’ennuyer. De tout cela qu’il m’est demandé de faire le deuil. Sans oublier sa façon unique de nous rendre vivant le message évangélique. De nous le rendre tellement actuel qu’il était facile de s’y reconnaître.

Aussi, bien sûr, je n’oublie pas sa singulière simplicité. Lui, issu d’une bourgeoisie peu commune. N’a-t-il pas accompagné la princesse Margaret d’Angleterre lors d’une soirée? Et les amis de ses parents n’étaient-ils pas Charles de Gaulle et le futur pape Jean XXIII, et combien d’autres… À tout cela, il a dit «NON» pour vivre simplement avec des «blessés» mentaux adultes.

Jean n’acceptait pas que nous appelions les résidents de l’Arche «handicapés mentaux», il préférait «blessés», expression moins péjorative. J’étais d’accord.

Mais il demeure que, devant ce côté lumière évident chez Jean et ce que nous venons d’apprendre sur lui, nous sommes devant un véritable paradoxe. Paradoxe qui nous pousse à nous interroger sur la nature humaine. Oui, c’est quoi un humain? Oui, qui sommes-nous?

Pierrette Maheu

Infirmière et théologienne

Trois-Rivières